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Quand les institutions vacillent, il reste les documents

Une injustice peut s'installer en quelques semaines. La comprendre, la documenter, peut demander des années.


Il y a une phrase qui revient, quand on enquête longtemps sur une même affaire : « De toute façon, on ne saura jamais. »

Je ne crois pas que ce soit vrai.

Depuis des mois, je travaille sur le dossier de Kira Hospital, l'un des plus grands hôpitaux privés du Burundi, et sur le procès de son directeur général, le Dr Christophe Sahabo. Arrestation sans mandat, détention au secret, torture, démission légalisée alors que le médecin était privé de liberté, actionnaire majoritaire soudain déclaré « inexistant » après douze ans de reconnaissance...

Face à ce genre de dossier, on attend souvent du journaliste qu'il accuse. Ce n'est pas mon métier.

Mon métier, c'est de poser les pièces sur la table. Un procès-verbal signé. Une déclaration douanière. Une lettre de fiduciaire. Une date, à côté d'une autre date. Et de laisser le lecteur voir ce que ces pièces, mises bout à bout, finissent par dire.

Car c'est là que se joue quelque chose de plus grand qu'une affaire.

Une institution peut faillir un temps. Un conseil d'administration peut valider, des années durant, une gestion qu'on qualifiera ensuite de criminelle. Un notariat peut légaliser la signature d'un homme détenu au secret. Un tribunal peut condamner pour avoir lésé une entreprise qui, elle-même, affirme ne pas porter plainte.

Mais les documents, eux, restent.

C'est précisément la fonction d'une presse libre : non pas remplacer la justice, mais conserver les traces pendant que les institutions vacillent. Tenir la mémoire des faits jusqu'au jour où elle pourra de nouveau être entendue.

Une gouvernance saine ne tient pas seulement à de bonnes lois — elle tient à l'existence de contre-pouvoirs capables de documenter, de vérifier, et de publier.

L'enquête sur l'affaire Kira je l'écris pour les lecteurs d'aujourd'hui. Mais aussi, pour ceux qui ouvriront ce dossier demain — une formule, souvent prêtée à Camus puis à Jean Daniel, dit que le journaliste est l'historien du présent. Je n'en connais pas de plus juste définition de ce métier — ni de meilleure raison de continuer à l'exercer.

Retrouvez l'affaire Kira dans mes Carnets


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