Au terme de cette enquête, il reste dix questions. Aucune n'a trouvé de réponse — et c'est précisément là que commence l'affaire Kira...
Après plusieurs semaines de publication, voici le terme de cette enquête. Elle nous a menés au cœur d'une spoliation : la mise à mort d'un projet né de la rencontre d'investisseurs étrangers, d'entrepreneurs burundais et de sociétés paraétatiques.
C'est l'histoire d'un gâchis. Un hôpital qui marchait, avec un grand potentiel de dévéloppement, bref une réussite rare dans un pays qui en compte peu — et qu'on a préféré confisquer plutôt que de laisser grandir.
Kira, c'est aussi l'histoire d'une faillite. Celle des institutions censées protéger le droit. La justice, d'abord. Mais pas elle seule : jusqu'au notariat, cette fonction dont le rôle est précisément de garantir qu'un homme a voulu ce qu'il a signé.

Et puis, il y a un principe simple. Quand des actionnaires s'opposent, le différend se tranche devant un tribunal. Pas dans les geôles d'un service de renseignement, où l'on torture. Le directeur de Kira en est ressorti brûlé.
Dans cette affaire, le tribunal a cédé la place au cachot. Le cachot, à la torture.
L'affaire est-elle close pour autant ? Non. Elle commence. En refusant la justice à des investisseurs, le Burundi ne clôt pas le dossier — il le déplace. Vers un tribunal international, où c'est l'État tout entier qui devra répondre.
Les questions, elles, restent ouvertes. Voici les dix qui les résument. Les réponses viendront. Elles viendront un jour. Elles viendront de ceux qui, aujourd'hui, se taisent.
1. Pourquoi contester l'existence de l'actionnaire principal après douze ans ?
Tout commence par une disparition. Non pas celle d'un homme — cela viendra —, mais celle d'une société.
Swiss Med International n'est pas un fantôme surgi en 2022. C'est elle qui a fondé Kira Hospital. Qui a apporté les équipements. Et c’est documenté. L’OBR a reconnu et estimé la valeur des équipements. Les lettres existent. Cette société a siégé au conseil d'administration douze années durant, au vu et au su de l'État burundais.

Et pas seulement à son su : l'État lui-même, par son Office des recettes, a certifié la valeur de ces apports. Des rapports d'experts, adoptés à l'unanimité. Des procès-verbaux signés. Douze ans d'existence, noir sur blanc. Et ce que les réunions de déroulaient sous hypnose?
Puis, un jour de 2022, cette société n'existe plus! L'État et la nouvelle direction le décrètent. Un cabinet genevois atteste pourtant, à deux émissaires son parfait fonctionnement. Quel rapport les deux émissaires, Alfred Innocent Museremu et Charles Ndagijimana ont donné aux plus hautes autorités du pays?
Une entreprise ne cesse pas d'exister par décision de ceux qu'elle gêne. De la réponse à cette question dépend tout le reste. Car si Swiss Med est réelle, alors ce qui suit n'est pas une procédure. C'est l'effacement d'un actionnaire majoritaire. Méthodique.
2. Pourquoi un différend d'actionnaires a-t-il fini dans les geôles des services de renseignement ?
Pour nier une société, il faut faire taire celui qui l'incarne. Son directeur.
Au départ, une dette bancaire. Un désaccord sur sa restructuration. Le genre de chose qui se règle en conseil d'administration, à la rigueur au tribunal de commerce. Le 1er avril 2022, cela s'est réglé au Service national de renseignements.
Le directeur général de Kira y est conduit. Pas de mandat d'amener. Pas de mandat d'arrêt. Le secret. On ne convoque pas un chef d'entreprise au renseignement intérieur pour un désaccord comptable. On l'y fait disparaître.
3. Pourquoi la torture, pour un dossier de gestion ?
De sa disparition, pendant des semaines, rien n'a filtré. Pas un mot, pas une visite, pas un avocat. Seul, entre les mains du renseignement intérieur.

On apprendra plus tard ce qu'on lui avait fait. La torture. Le feu. Un umugeto — une fiche de fer de boucher chauffée à blanc, appliquée sur un genou.
Sahabo est médecin. Il avait fait de sa vie le soin des corps. On a brûlé le sien.
Les auteurs n'ont jamais été inquiétés. La CNIDH — la commission nationale chargée, précisément, des droits de l'homme — n'est jamais venue constater le supplice.
On ne mutile pas un homme pour contester un actionnariat. On le fait pour lui arracher deux choses qu'il n'aurait jamais cédées libre. D'abord sa démission — celle qu'un notaire légalisera quelques semaines plus tard, alors qu'il est encore au secret. Ensuite un reniement : qu'il déclare lui-même que Swiss Med, la société qu'il avait fondée, n'existe pas.
Ce que la douleur arrache ne vaut rien en droit. Mais ce jour-là, dans ce cachot, ce n'est pas le droit qu'on cherchait.
4. Pourquoi une démission légalisée à rebours de tous les usages du notariat ?
Pendant qu'on le tenait au secret, ailleurs, on signait pour lui.
16 mai 2022. Un notaire légalise la démission du Dr Sahabo. Mais le Dr Sahabo est au cachot. Ce sont des tiers qui présentent l'acte à sa place — le nouveau directeur, une secrétaire. Sans procuration. Sans mandat. Sans le signataire.

Un notaire est un rempart. Sa fonction est de garantir qu'un homme a bien voulu ce qu'il a signé. Ce jour-là, le rempart a laissé passer une signature pour un homme dans l'impossibilité matérielle de comparaître. La gouvernance nouvelle repose sur cet acte.
5. Pourquoi juger un homme seul, là où il y avait toute une chaîne ?
Vient le procès. La sentence : vingt ans.
Pour un homme. Seul.
Or Kira n'était pas un homme seul. Une direction administrative et financière. Un chef comptable. Un contrôle interne. Toute une chaîne statutaire, dont la fonction même était de tenir les cordons de la bourse. Si des fonds ont disparu, ils sont passés entre ces mains-là.
Pas un de ces maillons n'a été inquiété. Un seul homme a payé pour une chaîne entière.
6. Pourquoi indemniser une victime qui jure n'avoir rien réclamé ?
Le jugement ne se contente pas de condamner. Il répare. Il accorde des dommages — 178 828 580 d’euros — à Kira Hospital, victime désignée.
Sauf que la victime dit le contraire. Par écrit. Le 30 mai 2022, la direction intérimaire de l'hôpital déclare, noir sur blanc, ne s'être jamais portée plaignante ni constituée partie civile dans ce dossier.
On indemnise donc une victime qui affirme n'avoir rien demandé. La justice a réparé un préjudice que le prétendu lésé ne reconnaît pas.
7. Pourquoi arracher à un homme jusqu'à ses défenses ?
Condamné, dépossédé, il lui restait deux remparts. Une avocate pour le défendre. Un corps pour tenir. On lui a pris les deux.
D'abord l'avocate.
Maître Sandra Ndayizeye. Le 27 septembre 2022, on l'arrête à son domicile, en périphérie de Bujumbura. Ce ne sont pas des policiers. Ce sont des agents du renseignement..
Le motif ? Un « procès-verbal fictif », selon le parquet général. En réalité, le procès-verbal de l'assemblée générale extraordinaire du 8 septembre 2022 — celle où les actionnaires privés tentaient, par les voies du droit des sociétés, de destituer la direction contestée de l'hôpital. Rédiger un acte de gouvernance était devenu un faux. Défendre son client, un délit.
Au Burundi, on a trouvé plus simple : on fait pression sur l'avocat jusqu'à ce qu'il s'en aille. Depuis sa cellule de Mpimba, sous la menace, Maître Ndayizeye a « remercié » le Dr Sahabo de sa confiance — avant de renoncer à le défendre. Un pays où l'on brise la robe pour atteindre l'accusé est un pays où plus personne n'est défendable.

À la prison centrale de Mpimba, on ne la juge pas. On la retourne.
Le 3 octobre 2022, depuis sa cellule, elle retire ses plaintes contre Charles Ndagijimana et le Dr Sylvain Pierre Nzeyimana — les nouveaux maîtres de Kira. L’avocate va sauver sa vie. Elle présente même, par écrit, ses excuses. Un avocat qui s’excuse de défendre un prévenu ! Un cas qui restera dans les annales. Le lendemain, 4 octobre, elle écrit au Dr Sahabo pour renoncer à le défendre.
12 septembre 2024. Au tribunal. Fièvre, détresse respiratoire, vomissements. Le Dr Sahabo s'effondre devant ses juges. On le transporte à l'hôpital. On le perfuse.
Puis un procureur de la République ordonne qu'on lui retire ces perfusions. Sur son lit d'hôpital. Pour le renvoyer en prison, le jour même.
Je l'ai écrit ce jour-là : l'Histoire n'oublie rien. Elle retiendra cette date.
8. Pourquoi tromper un bailleur européen avec du matériel présenté comme neuf ?
Pendant ce temps, la nouvelle direction gérait.
Elle gérait si bien qu'une mission du fonds allemand DEG Impulse, venue vérifier l'emploi de subventions Covid, fit une découverte : des équipements achetés en 2015, présentés comme des acquisitions neuves. Du vieux matériel, maquillé en neuf, pour justifier de l'argent public européen.

Le bailleur n'a pas transigé. Résiliation irrévocable.
Un financement de 1,9 million d'euros, perdu. Ceux qui devaient assainir avaient trompé.
9. Pourquoi un milliard et demi laissé sans justification ?
Restaient les comptes. Ils parlent.
Fin 2023, les états financiers de Kira affichent un solde débiteur inexpliqué : 1 502 394 965 francs burundais. Un compte porte ce montant. Son intitulé ne laisse aucune place au doute : « Sorties des fonds à justifier ».
Un milliard et demi. Sorti. Sans justification. Consigné comme tel, dans les livres mêmes de ceux qui étaient venus, disait-on, remettre de l'ordre.
10. Pourquoi faire payer au contribuable une éviction que quelques-uns ont voulue ?
Reste l'addition. Elle ne sera pas privée.
Face au déni, le bloc majoritaire — 57 % du capital — menace de porter l'affaire devant le CIRDI, le tribunal d'arbitrage de la Banque mondiale. Si le Burundi perd, ce sont des pénalités massives. La saisie possible d'avoirs de l'État à l'étranger. Et la confiance des bailleurs — FMI, Union européenne — entamée pour longtemps.
Quelques-uns ont voulu cette éviction. Le pays entier en réglera la facture.
Dix questions. Je les laisse ouvertes. Les réponses existent — quelque part, dans les mains du parquet, des nouveaux gestionnaires, de l'État. Il leur suffirait de parler.
Ils se taisent.
Le silence aussi est une réponse.
Un mot, pour finir
Cette enquête n'est pas la mienne seule.
Derrière chaque date, chaque pièce, chaque chiffre de cette série, il y a des femmes et des hommes qui ont choisi de parler.
Au Burundi. En Suisse. En Allemagne. En Suède. En Belgique. Des Burundais restés au pays et d'autres dispersés par l'exil, mais aussi des Européens que cette affaire a fini par atteindre. Certains ont pris des risques . Ils m'ont ouvert des dossiers, confié des documents, raconté ce qu'ils avaient vu — parce qu'ils refusaient que cela se perde. Je ne peux pas les nommer. Je leur dois tout. Qu'ils sachent, où qu'ils soient, que leur engagement est louable.
Et puis il y a vous. Les lecteurs.
Vous avez été plusieurs centaines à vous abonner, à suivre cette série, semaine après semaine. À attendre l'épisode suivant, à le lire, à le partager, à en débattre. Cet accueil dit quelque chose d’essentiel : les Burundais n'ont pas renoncé. Ni à la vérité, ni à un journalisme qui prend le temps, vérifie, recoupe, et respecte les faits avant de respecter les puissants. On nous dit parfois que ce pays s'est habitué au silence. Vous prouvez le contraire. Il y a une faim de savoir, et elle est intacte.
Je continuerai à suivre l'affaire Kira. C'est un dossier parmi tant d'autres, au Burundi d'aujourd'hui, c’est vrai. Mais il est emblématique. Il est le miroir de ce qu'un pays en quête d'investisseurs ne devrait jamais faire. Tant qu'il restera une question sans réponse, je continuerai de la poser.
Le silence était leur réponse. Il ne sera pas le dernier mot.
À suivre.
L'affaire Kira n'est pas close, et ce dossier non plus. Au-delà de l'actualité, il y a les faits, les preuves, le temps long.
Abonnez-vous aux Grands Dossiers.