Une déclaration de l’opposition en exil, beaucoup la classeront sans la lire. À tort. Car ce que le CNARED-GIRITEKA dit du Burundi d’aujourd’hui, c’est ce que l’histoire du pays répète depuis 1993 : les crises ne surgissent jamais de nulle part.
L’histoire du Burundi — et pas seulement — le montre avec constance : aucune société ne bascule sans signes avant-coureurs. Les éruptions de violence, les massacres, les crises politiques — rien de tout cela ne surgit de nulle part.
Au Burundi, en 2015 comme en 1993, et même pour les crises anciennes, ce sont des tensions non résolues, des espaces qui se ferment, des frustrations sans autre issue que l’explosion, qui ont préparé le terrain.
Le discours officiel a un refrain : « la paix règne au Burundi ». Sauf qu’une paix construite sur l’exclusion et le verrouillage ne dure pas. Elle se maintient jusqu’au moment où elle ne se maintient plus.
C’est pourquoi une élection organisée sans garanties réelles, dans un système où règne le kirapanze, n’est pas seulement une question de procédure. C’est un signal d’alerte.
La communauté internationale, interpellée dans la déclaration du CNARED-GIRITEKA rendue publique ces derniers jours, a une mémoire sélective. Elle a regardé le Burundi se refermer après 2015 en faisant le pari que la stabilité de surface valait mieux que l’instabilité du changement. Ce pari mérite d’être réévalué.
Encore une déclaration du CNARED ?
Comme tous les journalistes, j’ai donc reçu et lu la déclaration du CNARED-GIRITEKA. Je connais des confrères qui, en voyant l’expéditeur, auront appuyé sur « supprimer » sans même l’ouvrir. Je ne les blâme pas — la crise burundaise use, et les déclarations de l’opposition en exil se ressemblent souvent. Dans l’ambiance kirapanze qui domine au Burundi, certains se diront, comme Staline parlant du Vatican : « Le CNARED, c’est combien de divisions ? »
La question est légitime. Mais elle n’est pas suffisante.
Les journalistes qui ont, comme moi, vécu les années 1993-2000 — les pires heures de la crise burundaise — se souviennent des déclarations incendiaires de cette époque. Ce n’est pas ce registre-là.
La déclaration du CNARED-GIRITEKA est mûre, posée, et fait quelque chose d’inhabituel dans le paysage politique burundais : elle épingle même sans détour les « divisions internes, les rivalités personnelles, les repositionnements opportunistes » qui affaiblissent les partis d’opposition eux-mêmes. Dans un monde où chaque acteur tend à se poser en victime exclusive, c’est un geste d’honnêteté qu’il faut noter.
Des signaux que l’on ne peut ignorer

Ces signaux, le CNARED les liste avec méthode : arrestations arbitraires, disparitions forcées, intimidations par les Imbonerakure, verrouillage de l’espace civique, pénuries, chômage, exode d’une jeunesse sans perspectives. Rien de nouveau pour qui suit le Burundi depuis 2015. Mais c’est précisément là que réside l’inquiétude : ces signaux ne sont plus des alertes ponctuelles. Ils sont devenus le décor ordinaire du pays.
À cela s’ajoute une dimension que l’on aurait tort de minimiser : l’implication croissante du Burundi dans le conflit à l’est du Congo, une relation avec le Rwanda qui demeure profondément dégradée.
Ces éléments ne sont pas nouveaux pour qui suit de près l’évolution du pays. Mais leur articulation, à la veille d’une présidentielle dont l’issue est — comme je l’écrivais récemment dans ces colonnes — déjà arrêtée, change leur nature.
Ce ne sont plus de simples constats. Ce sont des avertissements. Le CNARED dit ce que beaucoup, à l’intérieur du pays, pensent tout bas, avec plus de liberté à l’extérieur : peut-on encore parler d’élection là où il n’y a plus de compétition réelle ?La réponse honnête est non.
Les limites de la déclaration
Les journalistes sont habitués à recevoir des déclarations politiques. Cela fait partie du métier. Produite par des acteurs en exil, celle-ci offre une analyse correcte de la situation. Mais je ne m’arrêterai pas là.
Ma première question est celle de la représentativité. Plus de dix ans après 2015, le CNARED parle au nom de qui, précisément ? Quelle est son implantation réelle dans une diaspora burundaise dispersée entre l’Afrique, l’Europe et le reste du monde ? Une déclaration d’alarme sans base sociale identifiable risque de rester un appel dans le vide.
La deuxième limite tient à l’absence de propositions concrètes. On appellera le pouvoir à restaurer les libertés, l’opposition à se ressaisir, la communauté internationale à réagir. Très bien. Mais par quels mécanismes ? Quelle médiation ? Quel dialogue — et entre qui et qui ? Et surtout : à l’heure du trumpisme et du repli généralisé des démocraties occidentales, faire encore appel à « la communauté internationale » n’est-il pas un brin idéaliste ? Le texte reste dans le registre de l’injonction morale, sans tracer de chemin praticable.
Ce que cette déclaration dit, en réalité
Au fond, la déclaration du CNARED-GIRITEKA est moins un programme politique qu’un baromètre. Elle mesure la fièvre. Elle ne prescrit pas le remède. Sa valeur est dans le signal qu’elle envoie — celui d’une inquiétude articulée par des acteurs qui ont perdu l’accès au pays, mais pas la mémoire de ce qui peut s’y produire.
Ce signal mérite d’être entendu. Pas parce que le CNARED détient la solution. Mais parce que, quand les voix d’alarme commencent à se multiplier — celles de l’intérieur plus faiblement, pour des raisons que tout le monde connaît, il faudrait au moins écouter celles de l’extérieur.
Kirapanze, disent ceux qui tiennent le système de l’intérieur. Tout est planifié. Mais une crise, elle, ne se planifie pas.