Il n’avait jamais parlé.
Quatre ans.
Quatre ans de silence.
Depuis le 1er avril 2022, Dr Jean-David Pillot, le représentant de Swissmed, avait quitté le Burundi sans se retourner.
Arrêté par le Service National de Renseignement (SNR), détenu dix jours, forcé de signer des documents qu’il n’avait pas rédigés, contraint de renier son ami qu’il avait dû laisser derrière lui — dans les geôles du SNR. Il était rentré en Suisse. Et il s’était tu.
Dans les réunions de ce qui était devenu le nouveau conseil d’administration de Kira Hospital, ils avaient pensé — à tort — que le dossier était classé. Le représentant de Swissmed au CA de Kira Hospital avait signé sa démission. Il était rentré. Ne disait plus rien. Le directeur général, le Dr Sahabo, était en prison, neutralisé. Kira avait changé de propriétaires.
Affaire close, donc. C’était mal connaître la Suisse.
La Suisse est un pays de collines. Comme notre Mugamba. Ses habitants, à l’instar de nos Bagamba, n’abandonnent jamais. Surtout pas un procès. Bazorugofera mpaka (Ils n’abandonneront jamais).
Ainsi, pendant quatre ans, en silence, Swissmed constituait un dossier. Pas de déclarations dans la presse. Pas d’interview. Pas de communiqué. Juste le travail — précis, méthodique, horloger.
Aujourd’hui, l’affaire est mûre pour une procédure d’arbitrage international devant le CIRDI. Une juridiction internationale rattachée à la Banque mondiale, spécialisée dans les litiges entre investisseurs étrangers et États.
Est venu le moment de parler.
Pour la première fois, Swissmed qui détenait la majorité des actions de Kira Hospital est sorti du silence.
Le Dr Jean-David Pillot, représentant de Swissmed international LTD, au conseil d'administration de Kira Hospital, m’a accordé un entretien exclusif à paraître ce vendredi.
Ce n’est pas tout.
Umugeto comme outil de soumission
Au fil de mon enquête, des langues du « système » se délient. De remords ? Pour soulager leurs consciences ? Je ne sais pas... Mais j’ai des témoignages glaçants venus du SNR.
Dans cet épisode des Carnets, je vous raconterai ce que personne n’a jamais dit jusqu’ici.

Dr Christophe Sahabo a été torturé au SNR. Avec un umugeto brûlant.
Umugeto, c'est cette fiche que l’on vous présente au bistrot, avec un chapelet de morceaux de viande de chèvre fumants. L’umugeto qui nous fait saliver.
Ils ont brûlé le genou d’un médecin avec un umugeto rougeoyant dans la nuit — pour lui arracher des aveux . Umugeto comme outil de soumission.
Au SNR, à quelques pas de la cathédrale Regina Mundi, toujours bondée de fidèles, un umugeto faisait son office. Dans une autre liturgie.
En juin 2000, en visite au Burundi, Nelson Mandela s’était rendu à la prison de Mpimba. Choqué par les conditions carcérales, il s’était écrié : « Dans ce pays, y a-t-il des hommes qui craignent Dieu ? »
La question reste entière dans ce pays qui a donné à Dieu la première place dans sa Constitution.
Je l’écrivais la semaine dernière : le 1er avril 2022, l’affaire Kira a quitté le droit pour la violence. Vendredi, vous saurez le calvaire vécu par le médecin burundais, fondateur d’un hôpital de référence, pour lui extorquer des aveux, notamment sur la non-existence de la société Swissmed, etc. Le monde va découvrir avec effarement cette horreur.
L’affaire Kira concentre tout ce qu’un pays qui veut se reconstruire doit éviter. Des investisseurs étrangers spoliés. Un directeur d’hôpital torturé. Des fonds européens détournés. Des actionnaires privés dépossédés. Un tribunal aux ordres.
Et puis… Umugeto n’est pas le meilleur indice du Doing Business.
Alors qu’au Burundi la population médusée suit tous les vendredis dans mes Carnets ce feuilleton de la honte, que des parlementaires européens se mobilisent et qu’Amnesty International s’active, le dossier revient, brûlant tel un umugeto, et se dirige droit vers un tribunal international.
Ce que m'a confirmé le Dr Pillot au nom de Swissmed : « Après avoir attendu quatre ans une solution "raisonnable", le recours judiciaire à l'international reste la seule solution pour faire valoir nos droits, obtenir justice et réparation. »
Place à la justice, donc. Internationale. L’addition pourrait être salée.
Depuis plusieurs semaines, cette enquête m’a conduit à consulter des centaines de pages de documents, à recouper des témoignages et à reconstituer, pièce après pièce, ce qui s’est joué autour de Kira Hospital.
Vendredi prochain, nous franchissons une nouvelle étape — pour celles et ceux qui m’accompagnent.
Les grands dossiers ne se travaillent pas dans l’urgence.
Merci à celles et ceux qui soutiennent, par leur abonnement, ce lent et long travail.
Quand le droit cède devant la force, personne n’est à l’abri — ni les investisseurs, ni les citoyens ordinaires.