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Kira : la nuit du 1er avril 2022

Jusqu’au 1er avril 2022, la bataille s’est jouée sur le terrain du droit. Le droit a résisté. Ce soir-là, les règles ont cessé de compter.

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Le 31 mars 2022, le conseil d’administration de Kira doit se tenir. Charles Ndagijimana, directeur général de la SOCABU, arrive avec une accusation : le Dr Sahabo aurait fait usage de faux en transmettant à la BCB un procès-verbal non encore signé pour obtenir la restructuration de la dette de l’hôpital.

 Or c’est précisément ce document — intitulé « projet de PV » — qui avait été exigé et accepté par la BCB. Le CA ne se tient pas.

 Il est renvoyé au lendemain, 1er avril, à 13 heures — pour permettre la tenue de l’assemblée générale à 15 heures le même jour. Le lendemain, à 10 heures, les membres du bureau du CA sont là.

Charles Ndagijimana a entre-temps envoyé une lettre — signée par les représentants des parapublics, sauf Burundi Airlines — adressée au président du CA, avec copie au président de la République et aux plus hautes autorités de l’État. Elle réclame la destitution du Dr Sahabo.

 À 13 heures, les invités au CA commencent à arriver dans la salle de réunion. Pas de représentants des parapublics.

 Vers 14 heures, Charles Ndagijimana et les actionnaires parapublics arrivent enfin, visiblement sortis d’une autre réunion. Ndagijimana annonce d’emblée, en kirundi : « tuje kubamenyesha ko tutaje mu nama, ivyo twabasavye muri rirya kete bitabaye. » Nous venons vous informer que nous ne venons pas participer à cette réunion si ce que nous avons demandé dans notre lettre n’a pas été fait .

 Face au blocage, le Dr Sahabo présente sa démission.

 La journée du 1er avril 2022 s’achève dans une atmosphère de crise. Tout le monde reste à Kira à discuter — sauf les représentants des parapublics, qui sont entre-temps partis.

 Vers 19 heures, le directeur du renseignement intérieur, Alfred Innocent Museremu, arrive pour s’entretenir avec le docteur Sahabo. Il est accompagné d’un policier en civil.

 Le Dr Sahabo le fait entrer dans son bureau. Il est en compagnie des deux Européens : Xavier Martiniault et Jean-David Pillot, tous deux représentants de Swiss Med International au conseil d’administration.

 Le directeur du renseignement intérieur lui dit qu’il a quelques questions à lui poser, mais que cela ne prendra que quelques minutes.

 Le Dr Sahabo lui demande de lui présenter un mandat d’amener ou d’arrêt. L’autre lui répond que ce sont juste deux ou trois questions sur Kira, et que ce n’est nullement "une arrestation ni une convocation formelle."

 Le Dr Sahabo lui demande alors pourquoi ne pas lui poser ces questions dans son bureau, à Kira même.

 L’officier lui rétorque que cela doit se passer à son bureau. Le Dr Pillot est très dubitatif. Il propose d'accompagner le Dr Sahabo au SNR.

 Pour les rassurer, le directeur du renseignement intérieur leur dit qu’ils peuvent même venir dans leur propre voiture.

 Le Dr Sahabo et le Dr Pillot se rendent au SNR. Sahabo est au volant de sa propre voiture.

 Coup de théâtre : une fois au SNR, le directeur du renseignement intérieur annonce au Dr Sahabo qu’il est arrêté. Sans mandat.

 Il réclame ensuite le passeport du Dr Pillot. Le Suisse proteste : de quel droit lui confisque-t-on son passeport ? L’homme répond qu’il a « tous les droits ».

 Le Dr Christophe Sahabo passera quarante-huit jours dans les locaux du SNR — quarante-huit jours sans jugement, sans inculpation formelle, dans l’opacité totale des services de renseignement.

Jean-David Pillot, président du conseil d’administration, quittera le Burundi traumatisé par ce qu’il a vécu — et par ce à quoi il a assisté, impuissant. Ces « démissions », dans ces conditions, auront de lourdes conséquences — comme nous le verrons.


La prédation se cache souvent derrière le drapeau

Vous êtes nombreux, chaque semaine, à vous abonner aux Carnets. Nombreux aussi à m’écrire, à commenter, à poser des questions ou à partager des documents.

Je vous en remercie. Au fil de cette enquête, vous avez compris ce qui distingue peut-être le travail que j’essaie de mener ici.

Je ne suis pas à la recherche d’un scoop. Je ne cours pas contre le temps. J’essaie au contraire d’en faire un allié.

Je crois qu’il existe encore une place pour un journalisme qui prend le temps de lire les documents, de croiser les témoignages, de revenir sur les faits et de reconstituer les mécanismes qui conduisent aux événements.

L’affaire Kira est emblématique de cette démarche.Car il ne s’agit pas seulement du destin d’un homme. Ni même de celui d’un hôpital.

Au fil des semaines, beaucoup d’entre vous me l’ont rappelé : le Burundi a connu d’autres affaires où des investisseurs ont apporté des capitaux, des compétences ou des projets avant de se retrouver confrontés à des conflits qu’ils n’avaient pas anticipés.

Vous êtes nombreux à me transmettre des dossiers. Je prendrai le temps de les examiner, un à un.

L’expérience, les réseaux que j’ai bâtis au fil des ans et, paradoxalement, l’exil m’offrent aujourd’hui cette liberté de pratiquer ce journalisme de fond.

Car au fond, l’affaire Kira pose une question qui dépasse largement les personnes impliquées : celle de la sécurité juridique, de la gouvernance des entreprises et de la confiance que peut inspirer un pays à ceux qui choisissent d’y investir.

C’est aussi pour cette raison que ce dossier est aujourd’hui suivi bien au-delà des frontières du Burundi.

Des organisations de défense des droits humains s’y intéressent. Des diplomates européens suivent son évolution. Des parlementaires étrangers ont publiquement interrogé leurs gouvernements à son sujet. L’enjeu dépasse désormais Kira Hospital. Il touche à l’image du Burundi lui-même.

Le Burundi reste l'un des pays qui attirent le moins d'investissements étrangers dans la région. Dans ce contexte, la confiance des investisseurs est un enjeu majeur.

Pour un pays cherchant à attirer des capitaux étrangers, chaque affaire susceptible d'ébranler la confiance des investisseurs est un désastre. Car un investisseur qui constate que les règles du jeu peuvent être modifiées lorsque les enjeux deviennent importants réfléchira nécessairement avant d’engager ses capitaux dans le pays.


Un faux narratif

Un mot sur un narratif qui circule dans certains cercles, savamment distillé. Celui qui présente l’affaire Kira comme un affrontement entre investisseurs étrangers (Abazungu) et État burundais — une lecture commode, qui transforme une lutte de pouvoir en combat patriotique et dilue les responsabilités individuelles derrière une cause collective.

Inauguration de Kira. Un projet porté par des investisseurs burundais et étrangers

Les documents disent autre chose. Des actionnaires privés burundais se sont retrouvés du même côté que les étrangers. Ce n’est pas une affaire de passeports.

Car la prédation se cache souvent derrière le drapeau. Ceux qui présentent aujourd’hui l’affaire Kira comme un combat patriotique devraient peut-être garder une chose à l’esprit.

Si demain le Burundi devait être condamné à indemniser des investisseurs lésés — le risque est grand — ce ne serait pas une entité abstraite qui paierait la facture. Ce seraient, en dernière analyse, les finances publiques du pays.

Or le droit burundais prévoit lui-même un mécanisme peu connu. Depuis 2014, une loi autorise l’État à exercer une action récursoire contre ses mandataires ou préposés lorsque leurs fautes ont conduit à une condamnation ou à la réparation d’un dommage. Autrement dit, l’État peut, dans certaines circonstances, se retourner contre les auteurs des actes qui lui ont causé un préjudice.

L’intérêt national ne consiste pas à faire supporter à toute une nation le coût d’une spoliation délibérée. Lorsqu’une décision cause un dommage à la collectivité, la question des responsabilités personnelles finit toujours par se poser.


Faisons le point

 Avant de plonger dans la violence qui va suivre, il me paraît nécessaire de revenir une dernière fois sur la mécanique qui a conduit à la crise.

Car pour comprendre la violence du basculement, il faut d’abord comprendre ce qui l’a précédée.

Jusqu’au 1er avril 2022, la bataille s’est jouée sur le terrain du droit. Les statuts. Les procès-verbaux. Les droits de vote. C’est précisément parce que ces règles protégeaient le bloc majoritaire que ses adversaires n’ont pas pu l’emporter par les voies légales. Le droit a résisté.

C’est cet échec-là qui a tout changé.

Le soir du 1er avril, on bascule dans une autre logique. Celle où les règles ne comptent plus. Rappel.

 Voici donc

1. Comment Kira Hospital est-il passé d’un projet ambitieux à une cible de convoitises ?

Conçu pour combler un vide sanitaire au Burundi et éviter les coûteuses évacuations médicales vers l’étranger, Kira Hospital a connu une ascension fulgurante après son inauguration en 2015. En seulement trois ans, l’établissement est passé de 8 à 18 services médicaux et a quadruplé son nombre de spécialistes, passant de 10 à 40. Cette excellence médicale a attiré une patientèle sous-régionale lucrative, notamment des patients congolais qui représentaient 35 % de la patientèle en 2018. Financièrement, les recettes mensuelles ont bondi de 28 millions de francs burundais à environ 1,2 milliard de BIF fin 2021.

Cette réussite spectaculaire a transformé la clinique en un véritable joyau. Et les joyaux attirent les convoitises.

2. Qui détenait réellement le contrôle légal de l’hôpital avant la crise ?

Depuis sa création devant notaire en 2010, l’hôpital était un projet porté par des acteurs privés — Swiss Med International, le Dr François Wahl et le Dr Christophe Sahabo — et non par l’État. Au fil des années, plusieurs sociétés parapubliques burundaises sont entrées au capital : SOCABU, ONPR, INSS et d’autres encore.

Mais le rapport de force est resté constant. Swiss Med International demeurait l’actionnaire individuel principal avec 46,87 % du capital. L’ensemble des actionnaires privés — Swiss Med International Limited et les actionnaires privés individuels — représentaient 67 %, les parapublics 33 %.

La partie étatique et parapublique restait donc structurellement minoritaire.

3. Comment la campagne de déstabilisation a-t-elle débuté ?

Avant l’usage de la force, tout a commencé par une tentative de fragilisation de la direction. Un tract virulent a circulé sur les réseaux sociaux, accusant le Dr Sahabo de discriminer l’ethnie hutu dans ses recrutements. Dans le contexte burundais de l’époque, cette accusation était particulièrement sensible. Elle visait un homme dont la légitimité reposait autant sur son image publique que sur ses résultats.

Cette vulnérabilité a été accentuée par la disparition du président Pierre Nkurunziza, qui avait soutenu le projet depuis ses débuts.

4. Quel a été le prétexte utilisé pour réclamer la tête du directeur général ?

L’offensive s’est cristallisée autour d’une opération financière pourtant essentielle à la survie de la clinique : la restructuration de sa dette auprès de la Banque de Crédit de Bujumbura. Pour obtenir une baisse des taux d’intérêt, le Dr Sahabo a transmis à la banque un projet de procès-verbal du conseil d’administration non encore signé. Selon plusieurs témoignages recueillis au cours de cette enquête, cette démarche avait été demandée par la banque afin de poursuivre l’instruction du dossier.

Les actionnaires parapublics qualifient cet acte de faute lourde et de faux et usage de faux. Ils réclament la destitution immédiate du directeur général.

D’ailleurs, un fait mérite d’être signalé : une fois à la tête du CA de Kira, le 11 avril 2022, Charles Ndagijimana a signé le même procès-verbal qu’il avait contesté.

5. Pourquoi le 31 mars 2022 constitue-t-il le point de bascule ?

Le 31 mars 2022, la guerre de tranchées atteint son paroxysme. Le bloc parapublic, conduit par Charles Ndagijimana, tente d’imposer la démission du Dr Sahabo en utilisant l’affaire de la BCB. Mais le bloc privé majoritaire fait front commun. Les administrateurs favorables au directeur général considèrent qu’il a agi dans l’intérêt de l’entreprise.

La tentative échoue. Le droit des sociétés produit son verdict. Le bloc majoritaire demeure majoritaire. C’est cet échec institutionnel qui scelle le sort de la clinique. Les acteurs parapublics avaient perdu la bataille du droit.

Ce soir-là, comme nous l’avons vu, le droit cède la place à autre chose.

Pillot quittera le Burundi traumatisé. Sahabo, lui, ne sortira pas des locaux du SNR avant quarante-huit jours — non pour retrouver son travail à Kira, mais pour les geôles où il croupit depuis bientôt quatre ans.

C’est dans cet espace-là — entre la fin du droit et le début de la force brute — que nous entrerons.

Le vrai coût de la prise de Kira...

C’est peut-être cela aussi, le vrai coût de la prise de Kira. Les nouveaux gestionnaires héritent en effet d’un accord signé par l’équipe évincée : un fonds européen de 1 909 339 euros, négocié avec DEG Impulse — filiale de la banque de développement allemande KfW — pour lutter contre le Covid.

Nous reviendrons sur les décaissements problématique de ce fonds.

Les comptes de Kira Hospital au 31 janvier 2023 font apparaître 1 470 915 563 francs burundais en « sorties des fonds à justifier »

Au cours de mon enquête, j’ai eu accès à des documents relatifs à la mauvaise gestion du fonds allemand.

Extrait de la lettre de DEG Impulse à Kira

Dans une lettre datée du 22 mai 2024, adressée au directeur général de Kira Hospital, DEG Impulse constate que, malgré plusieurs relances et un ultimatum fixé au 15 avril 2024, la direction de Kira n’a jamais fourni les justificatifs requis par l’accord.

Faute de réponse, l’organisme allemand résilie l’accord et en tire la conclusion qui s’impose : « the Company is not entitled to further payments. » La société n’a plus droit à aucun versement. Voir ci-haut un extrait de cette lettre dont j'ai copie. J’y reviendrai. Nous essaierons de comprendre où est parti l’argent.

Au soir du 1er avril 2022, le directeur de Kira a donc été arrêté.

Une autre séquence commence. Celle qui conduira des salles du conseil d'administration aux cellules du SNR, puis aux géôles et aux prétoires.

À partir de vendredi prochain, nous entrons au cœur de l'affaire Kira.

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