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L’AFFAIRE KIRA A CESSÉ D’ÊTRE UN PROBLÈME INTÉRIEUR

Kira Hospital : un projet médical ambitieux, des investisseurs étrangers, le médecin burundais promoteur du projet derrière les barreaux depuis quatre ans — et une affaire aux conséquences potentiellement désastreuses pour la crédibilité internationale du Burundi.

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Le Burundi est à bout de souffle. Cinq ans de crise de carburant ont saigné l’économie, paralysé les transports, épuisé les ménages et vidé les caisses de l’État. Dans les marchés, les prix s’emballent. Le pays qui figurait déjà parmi les plus pauvres de la planète a reculé encore.

C’est dans ce contexte qu’Evariste Ndayishimiye, candidat désigné du CNDD-FDD pour l’élection présidentielle de 2027 — une formalité, car il va les remporter, personne n’en doute sérieusement —, a fixé son cap : l’économie sera le champ de bataille de son prochain septennat.

Pour redresser un pays exsangue, la bonne gouvernance est nécessaire, mais pas suffisante : il faut aussi des investisseurs. Or, attirer des capitaux ne se décrète pas — cela se mérite. Le Burundi doit envoyer des signaux clairs et crédibles : les règles sont respectées, les contrats honorés, les droits des entrepreneurs — burundais comme étrangers — effectivement protégés. En un mot, améliorer radicalement son climat des affaires et grimper dans les classements qui font, aux yeux des investisseurs, office de boussole.

L’affaire Kira Hospital envoie le signal inverse

Depuis avril 2022, le docteur Christophe Sahabo, promoteur et ancien directeur de Kira Hospital — le plus grand hôpital privé de Bujumbura, inauguré en présence du chef de l’État — est incarcéré dans une prison de Ruyigi, à cent cinquante kilomètres de la capitale. Malade. Présumé innocent. Sans procès équitable. La suite de cette enquête en apportera la démonstration.
Mais le problème va au-delà du médecin burundais. Kira est un projet international, avec des investisseurs privés étrangers.

L’affaire Kira Hospital illustre concrètement ce que coûte l’insécurité juridique. Des actionnaires étrangers — suisses, allemands et britanniques — détenant 57 % du capital de cet hôpital ont déjà saisi les tribunaux de commerce burundais, restés sans réponse. Ils menacent désormais de porter le litige devant le CIRDI — le Centre International pour le Règlement des Différends relatifs aux Investissements —, le tribunal arbitral de la Banque mondiale, en invoquant la violation des traités bilatéraux d’investissement conclus entre le Burundi et l’Allemagne (1984) et le Royaume-Uni (1990).
Les enjeux dépassent largement le seul cas de cet hôpital : une sentence du CIRDI s’exécute sans procédure d’exequatur dans les 157 États signataires de la Convention de Washington — ce qui signifie que des biens appartenant à l’État burundais pourraient être saisis dans n’importe lequel de ces pays, comme cela s’est déjà produit contre la Tanzanie devant des juridictions néerlandaises.
Au-delà des pénalités financières potentiellement considérables, c’est la notation souveraine du Burundi auprès des agences internationales — S&P, Moody’s, Fitch — et sa crédibilité auprès des bailleurs de fonds qui seraient directement affectées. Un prix bien trop élevé pour une expropriation qui n’a jamais été ni légalement justifiée, ni indemnisée.

Ce qui s’est passé, selon plusieurs observateurs, juristes et actionnaires, n’est pas le résultat d’une procédure judiciaire régulière. C’est une spoliation — la prise de contrôle par voie judiciaire d’un actif rentable, orchestrée par des entités liées à l’État burundais.

Pendant quatre ans, l’affaire a semblé contenue. Un dossier judiciaire parmi d’autres, dans un pays où la justice indépendante est une denrée rare.

Puis, le 23 avril 2026, quelque chose a changé. Depuis Stockholm, Olle Thorell, député social-démocrate au Riksdag, membre de la commission des affaires étrangères et du Groupe multipartite des droits de l’homme du Parlement suédois, a officiellement interpellé la ministre des Affaires étrangères sur le sort de Sahabo — citoyen suédois dont l’état de santé, selon Amnesty International, serait devenu grave, potentiellement mortel.

L’affaire Kira a cessé d’être un problème intérieur

Elle est désormais sur le radar du Parlement suédois, de plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme, de diplomates et d’élus européens à Bruxelles. Et derrière ces regards qui convergent vers Bujumbura se profile une question que Gitega ne peut plus esquiver : dans un pays qui veut séduire les investisseurs étrangers, que signifie le sort réservé à celui qui a construit, avec des capitaux étrangers, l’un des rares hôpitaux privés de référence du pays ?

“L’affaire Kira sera un boulet pour le prochain septennat du président burundais. Les dommages collatéraux seront catastrophiques”, avertit un député européen interrogé à Bruxelles, qui suit de près les relations entre l’UE et la région des Grands Lacs.

Cette enquête est le fruit de plusieurs mois de travail. J’ai épluché un dossier épais — procès-verbaux de conseils d’administration, statuts notariés, correspondances juridiques, rapports d’experts, actes judiciaires — couvrant plus de quinze ans d’histoire d’une entreprise et les quatre années d’une détention. J’ai contacté des actionnaires, des juristes, des diplomates, des élus européens. Et j’ai obtenu un entretien exclusif avec le député suédois Olle Thorell — une première avec un journaliste burundais. Ce que vous allez lire n’est pas un article. C’est une reconstruction.

Dans cette première partie, je remonte le fil qui mène de Ruyigi à Stockholm — comment un député suédois, travaillant en silence depuis des mois avec des organisations de défense des droits de l’homme et un réseau parlementaire multipartite, a décidé de briser le mur du silence diplomatique.
Je mesure ce que cette internationalisation du dossier représente concrètement pour Gitega — en termes diplomatiques, financiers, et en termes de crédibilité pour un président qui veut faire de l’économie son héritage.
Et je repose, à travers les yeux de ceux qui regardent de loin, la question que beaucoup au Burundi n’osent plus poser à voix haute : que s’est-il vraiment passé le 1er avril 2022 ? Le jour où un Conseil d'Administration s'est transformé en piège, où un directeur d'hôpital a été arrêté, et où un projet de quinze ans a changé de mains ?

Dans les parties suivantes, cette enquête plongera dans les origines de l’affaire — la création de Kira Hospital en 2010, les hommes, les capitaux, les premières tensions. Puis dans le basculement du 1er avril 2022, jour où tout a changé. Puis dans la procédure judiciaire et les questions qu’elle soulève.

Et enfin dans ce que cette affaire coûte déjà — et coûtera encore — à un Burundi qui ne peut pas se permettre de perdre la confiance des investisseurs étrangers.

Ce n’est pas seulement l’histoire d’un médecin en prison.

C’est un test grandeur nature pour un pays qui cherche à convaincre qu’on peut encore y investir en confiance.

C’est cette affaire que je remonte, pas à pas. De Ruyigi à Stockholm — et bientôt, peut-être, jusqu’à Bruxelles.

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