J'ai reçu, plusieurs fois, le même long texte. Il émane d'un médecin qui a pris parti dans l'affaire Kira.
Le texte circule en privé, de groupe WhatsApp en groupe WhatsApp.
Je regrette le procédé. J'aurais préféré une position publique. Assumée.
Quand on est convaincu d'avoir raison, on signe. On accepte la contradiction. On débat à visage découvert.
Les médecins appartiennent à une profession que je respecte. Leur parole porte. Elle mérite mieux qu'une campagne « inbox ».
Venons-en au fond.
Ce médecin affirme que le Dr Christophe Sahabo aurait été « bien traité ». Il écrit même que, sinon, « il serait décédé ».
Cette phrase m'a glacé.
Comme si rester en vie suffisait à prouver qu'on a été correctement traité.
Comme si un homme ne s'était pas effondré devant ses juges, après avoir vomi en pleine audience. Les médecins sont (en principe) caractérisés par l'empathie...
Comme s'il n'y avait eu ni allégations de torture, ni quarante-huit jours au secret, ni soins interrompus avant le retour en cellule.
Je me suis renseigné.
Contrairement à ce qu'avance ce médecin, les proches du Dr Sahabo affirment qu'aucun médecin du CICR ne lui a jamais rendu visite depuis son incarcération.
Mais ce qui m'a le plus frappé, ce ne sont pas ses affirmations.
Ce sont ses silences.
Pas un mot sur la torture.
Pas un mot sur l'arrestation sans mandat.
Pas un mot sur la détention au secret.
Pas un mot sur les conditions de cette détention.
En revanche, beaucoup de commentaires sur les documents.
Les documents? Parlons-en justement. Tous mes articles sont soutenus par des documents signés. Incontestables.
Pourquoi ne sont-ils pas évoqués?
Le procès-verbal de l'Assemblée générale de 2016, qui adopte le bilan d'ouverture et donne quitus à la Direction générale, perd-il soudain toute valeur ?
Les Déclarations de mise à la consommation établies par l'OBR s'effacent-elles ?
Le rapport du commissaire aux apports, adopté par le Conseil d'administration du 4 novembre 2021, cesse-t-il d'exister ?
Les états financiers certifiés deviennent-ils, du jour au lendemain, sans intérêt ?
Que fait-on de tous ces documents ?
Le médecin répond aussi à l'une de mes questions : une démission peut-elle être légalisée quand un homme est détenu au secret ?
Sa réponse tient en deux mots : « Grand oui ! »
Ce « grand oui » repose sur une confusion.
Une démission exprimée devant un Conseil d'administration et la légalisation d'une signature devant notaire sont deux actes distincts, régis par deux règles différentes.
D'ailleurs, si la délibération du Conseil suffisait, pourquoi avoir fait légaliser cette signature devant notaire ?
Parce qu'elle ne suffisait pas.
La loi de 1996 est claire : la légalisation porte sur la signature d'une personne comparante. Le notaire certifie qu'elle se tient physiquement devant lui, et reconnaît sa signature.
Or le Dr Sahabo était détenu au secret. Il n'a jamais comparu. Aucune procuration n'a été produite.
Une caméra n'est pas un officier public.
Une séance enregistrée ne remplace pas une comparution.
La question reste entière.
Un dernier silence, enfin. Le plus lourd.
Pas un mot sur l'avocate arrêtée puis contrainte de se retirer.

Pas un mot sur une défense méthodiquement affaiblie. Pas un mot sur le procès équitable.
Au fond, c'est peut-être cela qui sépare un débat d'une campagne.
Le débat s'intéresse aux faits, aux documents, au droit.
La campagne préfère les messages privés, les insinuations.
Je continuerai donc à faire ce que j'ai toujours fait. Publier les documents. Les contextualiser. Les confronter. Et laisser chacun juger.
Toute affirmation s'appuie sur une pièce.
Car la justice ne se rend ni sur WhatsApp ni en « inbox ».
Ni même dans les médias.
Elle se rend dans un prétoire, sous le regard du droit.
Où, jusqu'à preuve du contraire, toute personne poursuivie demeure présumée innocente.