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Macky Sall candidat à l’ONU : comprendre la colère au Sénégal

La candidature de Macky Sall à l’ONU ravive la colère au Sénégal, tandis que le travail de CartograFreeSenegal rappelle que les morts de 2021-2024 ne sont pas des abstractions statistiques, mais des faits établis par une enquête journalistique rigoureuse.

Quand le Burundi,  qui préside l’Union africaine pour le moment, a présenté le nom de l’ancien président sénégalais Macky Sall pour diriger les Nations unies, vingt pays africains ont immédiatement protesté : la procédure n'avait pas été respectée. S’ensuivit une guerre de communiqués, des passes d’armes sur les réseaux sociaux, et une couverture médiatique abondante sur les coulisses diplomatiques du processus.

Mais une question, étrangement, est restée dans l’ombre : pourquoi le Sénégal lui-même n’a-t-il pas soutenu son ancien président ?

Avec Amy Wane*, une collègue sénégalaise, nous sommes allés chercher la réponse là où elle se trouve — dans les rues de Dakar, auprès des victimes, de la société civile, des politiques, et des derniers partisans de l’ancien chef d’État.

Des gens simples. Sans histoires

Baba Kana un jeune activiste et artiste ( rappeur) a été tué par la police

Les victimes? Des gens simples. Souvent, des jeunes. Sans histoires. Djibril Kane n’a rien oublié. Le 3 juin 2023, son ami Baba Kana a été tué. Sorti de chez lui à Niarry Tally pour rejoindre leur salon au marché des HLM, il a reçu une balle à hauteur du garage Guédiawaye. Les policiers en tenue traînèrent son corps, le rouèrent de coups, puis l’emportèrent dans un fourgon.

Derrière la victime, il y avait un homme. Baba Kana était une figure montante du hip-hop sénégalais, l’un des premiers rappeurs peuls à organiser des concerts à Dakar pour sa communauté. Il travaillait dans le tatouage au henné, assumait des responsabilités familiales, préparait un deuxième album. « Il était un soutien financier, moral, un véritable pilier », confie Djibril Kane.

Son histoire n’est pas isolée. Durant les manifestations de 2021 à 2024, au moins 65 personnes ont perdu la vie, dont 51 par balles. Plus de 1 000 ont été détenues. Baye Fallou Sène, 17 ans, touché d’une balle en pleine poitrine aux Parcelles Assainies. Babacar Samba, 20 ans, apprenti soudeur à Bargny. Khadim Ba, 21 ans, mécanicien de Pikine. Des noms. Des âges. Des métiers. Des vies tranchées net. CartograFreeSenegal, une initiative citoyenne née au lendemain des soulèvements populaires de juin 2023, réunissant une quarantaine de journalistes, cartographes et spécialistes des données a recensé et documenté les décès liés à la répression des manifestations politiques au Sénégal entre mars 2021 et février 2024.

Des analyse détaillées des circonstances des décès, enrichies de diverses informations sur l'identité des victimes.Un travail remarquable

Pour les familles des victimes, l’annonce de la candidature a rouvert des plaies à peine refermées. « Son deuxième mandat a été marqué par une répression sanglante », affirme Seydi Gassama d’Amnesty International, qui dresse un bilan « catastrophique » sur le plan démocratique. L’Association pour la protection des droits humains (APDH-Sénégal) a adressé une correspondance au Haut-Commissariat des Nations unies, la qualifiant d’« insulte aux victimes ».

Au Sénégal, la candidature se heurte donc à une blessure mémorielle encore vive. Nombreux sont les citoyens sénégalais qui estiment que la place de leur ancien président n’est pas à l’ONU — certains, sans détour, parlent de la CPI.

Une candidature rejetée par les siens

Pour certains, les mots sont pesés et définitifs. « Cette candidature ne devrait même pas être acceptée », tranche Serigne Modou Khabane Mbacké, un citoyen. Lamine Ngom, enseignant au collège Gaindé Fatma (centre du pays) lui parle sans détour de « trahison au peuple sénégalais ».

Sur le plan intérieur, la candidature tombe dans un climat de rupture radicale. Le tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko, porté au pouvoir sur une promesse de justice et de renouveau, a pris ses distances sans ménagement. Bougar Diouf,  un acteur politique sénégalais, président de l'Union des Panafricanistes Sénégalais (UPS) , membre de la coalition « Diomaye Président en a fait les frais. Il a été exclu de la coalition présidentielle pour avoir soutenu l’initiative. Sa défection a été requalifiée d’« auto-exclusion » par Aminata Touré, coordinatrice de la coalition. Les responsables ont rappelé que chaque membre a signé une lettre d'adhésion l’engageant à soutenir exclusivement la vision et les orientations du président Bassirou Diomaye Faye. Le signal était clair.

Un bilan disputé, une dette dissimulée

Les partisans de l’ancien chef d’État, eux, défendent un bilan tangible : infrastructures, universités, couverture maladie universelle, électrification rurale. « Avec ses relations, il peut réussir cette mission », estime Mame Mor Ndiouk, jeune politicien pro Macky Sall. Mais le politologue Mamadou Seck tempère : « Le bilan est là… mais on ne connaît pas les coûts. » Les coûts, justement. Une dette cachée estimée à près de sept milliards de dollars. Une dette publique atteignant 132 % du PIB à fin 2024. La suspension du programme du FMI. Des chiffres racontent une autre histoire.

Le Premier ministre Ousmane Sonko a d’ailleurs annoncé, le 3 avril, des mesures de réduction drastique des dépenses publiques — dont l’annulation de toutes les missions non essentielles à l’étranger. En creux, c’est le coût réel du bilan que certains décrivent encore comme une réussite sans réserve.

Le naufrage diplomatique

Sur le terrain diplomatique, la désignation de Macky Sall est un vrai naufrage. Le processus de sélection du secrétaire général des Nations unies est un exercice de multilatéralisme exigeant : il faut d’abord sécuriser le consensus régional africain, puis naviguer entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, dont chacun dispose d’un droit de veto. Sans base continentale solide, un candidat arrive démuni à cette table.

Macky Sall à Bujumbura en février dernier

Or, la méthode choisie a précisément détruit ce socle avant même qu’il puisse servir. Fin février 2026, Macky Sall est reçu à Bujumbura par le président Évariste Ndayishimiye. Le 2 mars, le Burundi dépose officiellement la candidature — sans consultation préalable de Dakar, sans coordination avec les capitales africaines clés, sans respecter les mécanismes d’endossement de l’Union africaine.

La réaction de Dakar n’a laissé place à aucune ambiguïté. Dans une note verbale datée du 27 mars 2026, la Mission permanente du Sénégal auprès de l’Union africaine a précisé que le gouvernement n’avait « à aucun stade endossé cette candidature » et n’avait « pas été associé à l’initiative y afférente ». La candidature avait été lancée sans l’adhésion formelle du pays du candidat.

Au niveau continental, l’échec est tout aussi net. La procédure dite du « silence », enclenchée au sein de l’Union africaine pour entériner un soutien commun, a été rompue par vingt États membres. Le Nigeria a été plus direct encore, estimant dans une communication officielle à la Commission de l’UA que la désignation de Macky Sall comme candidat de consensus était « procedurally incorrect ».

Pour un pays qui préside l’Union africaine, l’incapacité à rallier le continent à une initiative qu’il porte lui-même sonne comme un désaveu cinglant.« Quand une candidature est annoncée avant que les soutiens soient consolidés, c’est généralement que le politique a pris de vitesse le diplomatique », observe un diplomate familier des mécanismes de l’UA. L’isolement, dans ce cas, devient inévitable.

Trois histoires, une seule blessure

Derrière la candidature de Macky Sall, trois histoires s’entremêlent sans jamais se résoudre : celle des familles qui attendent justice, celle d’un pays qui cherche à tourner la page sans l’avoir écrite, et celle d’une diplomatie africaine qui, une fois encore, a parlé trop vite et trop fort.

Elle dit d’abord quelque chose sur l’impunité : qu’un chef d’État dont le règne a été marqué par la mort de soixante-cinq manifestants puisse briguer la plus haute fonction du système multilatéral sans avoir rendu des comptes à la justice.

Elle dit ensuite quelque chose sur la diplomatie africaine contemporaine : ses fragilités méthodologiques, ses calculs à court terme, l’écart entre ambition continentale et discipline collective.

Elle dit enfin quelque chose sur la mémoire comme enjeu politique : dans un pays où les familles des victimes attendent encore justice, cette candidature ne pouvait être reçue autrement que comme une provocation.

Ce débat dépasse pourtant le seul cas sénégalais. Dans plusieurs pays africains, la question du rapport entre mémoire des violences politiques, responsabilité des dirigeants et respectabilité internationale reste entière. Elle traverse notamment la région des Grands Lacs, où les enjeux de justice, de récit historique et de légitimité du pouvoir continuent de structurer la vie politique. Sous des formes différentes, la même interrogation persiste : peut-on prétendre incarner une autorité morale sur la scène internationale lorsque les blessures nationales restent ouvertes ?


ENCADRE

La cartographie de la douleur

Les journalistes ont vérifié chaque décès en lien direct avec les familles, en croisant certificats d’autopsie, images, vidéos et témoignages de proches, de témoins et de personnels médicaux.

Le journalisme rigoureux est d'abord une forme de résistance à l'amnésie organisée. Recenser, nommer, documenter, humaniser — ces gestes apparemment modestes constituent, dans les sociétés où la vérité est un enjeu de pouvoir, un acte profondément subversif.

Au Sénégal, entre 2021 et 2024, la répression des manifestations a laissé derrière elle un sillage de morts et une forêt de chiffres contradictoires. Dans ce brouillard volontairement entretenu, un collectif de journalistes, de scientifiques des données et d'infographes a choisi de faire le seul travail qui vaille : établir les faits. Un à un. Nom par nom.

Le journaliste Moussa Ngom, initiateur de CartograFreeSenegal

Moussa Ngom, journaliste sénégalais et initiateur de CartograFreeSenegal, raconte une initiative aussi simple dans son principe qu'exigeante dans son exécution. Et ce récit dit quelque chose d'essentiel sur ce que le journalisme, quand il est bien exercé, peut encore apporter à une société traversée par le mensonge d'État et la désinformation.

Le vide comme point de départ

Tout commence par un constat d'échec collectif. « Il y avait beaucoup de fausses informations, beaucoup de difficultés pour les journalistes à savoir ce qu'il en était par rapport au nombre de morts », explique Ngom. L'État communiquait peu — une stratégie, soupçonne-t-il : « La presse internationale pourrait peut-être s'intéresser au nombre de décès et corréler cela à la violence de ce qui était en train de se dérouler. »

Ce vide n'est pas une négligence. C'est une politique. Les régimes autoritaires, ou simplement les pouvoirs embarrassés, savent que le flou est leur meilleur allié. Des chiffres contradictoires, des bilans disputés, et l'opinion publique se perd dans la controverse plutôt que de se fixer sur la réalité. Moussa Ngom et ses collègues ont compris cela, et ont décidé d'y opposer la seule arme disponible : la documentation méthodique.

La rigueur comme acte politique

Lancé en juin 2023, le collectif CartograFreeSenegal s'est d'abord accordé sur une règle cardinale, avant même de collecter la moindre information. « On s'est entendu sur une méthode qui nous permettrait d'avoir le bilan le plus fiable possible. » Cette phrase, prononcée simplement, mérite qu'on s'y arrête. Elle désigne ce qui distingue le journalisme du témoignage, de l'activisme, de la rumeur : l'accord préalable sur les critères de vérité.

Le protocole retenu est d'une rigueur irréprochable. Premier niveau : l'authentification familiale. « Faire authentifier le décès par un membre de la famille — c'est le moyen le plus sûr. Un préalable. » Deuxième niveau : la triangulation des sources. Témoignages oculaires, personnel médical, certificats de décès, rapports d'autopsie. « C'est un ensemble de preuves que nous avons mobilisées. »

Ce n'est pas de la précaution excessive. C'est du journalisme dans sa forme la plus pure — celle qui sait que chaque affirmation non vérifiée est une munition offerte à ceux qui veulent nier les faits.

Nommer les morts

Mais le collectif ne s'est pas arrêté aux chiffres. Et c'est là que réside peut-être la part la plus décisive de ce travail. « Il était important de ne pas se limiter aux chiffres. Il fallait faire en sorte que les gens sachent que, quand on dit qu'il y a eu tant de morts, il s'agissait en réalité de Malik, de Fallou, de Bounama. »

Humaniser les victimes, ce n'est pas céder à l'émotion au détriment des faits. C'est reconnaître que le fait brut — un mort, un chiffre — peut être aussi facilement manipulé que nié. Un prénom, une profession, une aspiration : voilà ce qui résiste à l'abstraction statistique et à la réduction politique. Voilà ce qui transforme une donnée en destin.

Pour recueillir ces portraits, les journalistes ont dû aller à la rencontre des familles. Un exercice d'une délicatesse extrême, que Ngom décrit avec beaucoup de pudeur : « C'était peut-être un moment assez délicat, mais ils ont fait preuve de beaucoup de courage, de résilience. » Les familles, précise-t-il, avaient aussi besoin de parler — pour contredire le récit officieux qui « criminalisait » leurs proches, pour refuser que la mort de leur enfant soit jugée, entre guillemets, « justifiée ».

Le journalisme offrait aux endeuillés quelque chose que l'État leur refusait : la possibilité de témoigner. Le travail du collectif a mis en lumière une autre vérité, plus sombre encore. Le temps, pour ces familles, ne guérit pas — il accumule. « Avec le temps, cela ravive parfois la douleur », dit Ngom. Le fait de devoir rappeler sans cesse que leurs proches sont morts, qu'il n'y a toujours pas de coupable, « c'est une autre douleur qui s'ajoute. »

Et l'espoir de justice, lui, s'est effrité. Beaucoup de familles, observe le journaliste, « essaient aujourd'hui de tourner la page en attendant peut-être que l'État fasse le nécessaire. » Une attente dont la résignation mesure, à elle seule, l'ampleur du déficit démocratique.

Ce que le journalisme peut — et doit — faire

L'initiative CartograFreeSenegal n'a pas arrêté un seul responsable. Elle n'a pas provoqué de commission d'enquête, ni obtenu réparation pour une seule famille. Et pourtant, elle a accompli quelque chose d'irréductible : elle a rendu le déni impossible, ou du moins coûteux.

Moussa Ngom et ses collègues ont démontré, avec une économie de moyens remarquable, que cartographier la douleur, c'est refuser que les morts appartiennent au silence. Non pas la prétention de tout réparer — mais le refus obstiné de laisser disparaître ce qui s'est passé.

Dans un continent où les États maîtrisent souvent mieux le silence que la vérité, ce journalisme-là n'a jamais été aussi nécessaire — ni aussi fragile.


Amy Wane, journaliste en formation à l'École publique de journalisme de Tours et à la DW Akademie( Allemagne), s'intéresse aux grands enjeux contemporains, aux sujets de société et au sport, qu'elle aborde avec rigueur et sensibilité.


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