Passer au contenu

Adieu Professeur Rukingama

Publié:

Hommage du Dr. Ndayizamba lors des funérailles du professeur Rukingama

"Un honnête homme nous a quittés. À Dieu, Professeur Luc Rukingama ! Nous sommes réunis aujourd’hui, le cœur serré, pour dire au revoir à un homme qui a marqué nos vies et notre pays. Luc Rukingama fut un homme d’État exceptionnel qui a servi le Burundi avec rigueur et le sens du bien commun.

Des personnalités ici présentes, ayant travaillé avec lui, ont suffisamment souligné ses compétences et la qualité du travail accompli dans les différents postes qu’il a occupés. Le réduire à ses fonctions ministérielles ou à sa carrière internationale serait néanmoins trahir sa mémoire. Car, avant tout, il était un intellectuel, un vrai, un honnête homme dans le sens classique du terme. « L’honnête homme » fut l’idéal moral du XVIIᵉ siècle européen.

À l’époque, il désignait un homme ayant une culture générale étendue, des qualités sociales propres à le rendre agréable, doué de vertus morales telles que l’humilité, la modération et la maîtrise de ses émotions. Luc Rukingama était tout cela !

Dans la vraie vie, il fut également un homme honnête, et cela explique pourquoi il a inspiré confiance partout où il est passé. Il était à la fois humble, courtois et cultivé, mais aussi capable de s’adapter facilement à son entourage.

Pour les amis qui l’ont côtoyé, dont je fais partie, nous avons toujours été fascinés par son intelligence exceptionnelle, affûtée et exigeante. La quintessence burundaise, si l’on en juge les superlatifs qui ont fusé dans la presse et sur les réseaux sociaux après sa disparition. On pouvait lire : un baobab de la culture, un monument, une bibliothèque qui brûle, etc. Il comprenait vite et savait choisir le bon mot et peser chaque idée avant de la formuler. D’anciens lycéens ont rapporté que certains professeurs de français, en mal de notoriété, racontaient qu’ils étaient les seuls, avec Luc Rukingama, à savoir conjuguer tel verbe…

Dans les réunions comme dans l’intimité, il élevait le débat. Jamais pour écraser, toujours pour faire grandir. Mais ce qui faisait de lui un homme à part, c’est qu’à cette intelligence s’ajoutait une humanité profonde. Il savait écouter, conseiller sans juger, débattre sans blesser.

Sportif de haut niveau, il a marqué le volley-ball burundais d’une empreinte indélébile. On parle encore aujourd’hui du « smash à la Rukingama » : ce geste net, puissant, presque insolent, qui faisait lever les foules et clouait le ballon au sol. De la force, de la précision, du panache. Le même engagement qu’il mettra plus tard au service des idées. Car, chez lui, l’athlète et l’intellectuel ne faisaient qu’un. Et, toute sa vie, il a gardé cette droiture du compétiteur : jouer franc, donner tout, relever les autres quand ils tombent. La générosité était en effet une de ses nombreuses qualités. Cela a été relevé dans les différents témoignages qui ont suivi sa disparition.

Un jour, au cours d’un championnat interscolaire de volley-ball, Luc Rukingama enchaîne six services sans retour de ballon ! En toute discrétion, il demande à son entraîneur de le remplacer provisoirement pour permettre aux adversaires de marquer au moins un point ! Accessible, chaleureux, attentif aux jeunes, il encourageait un étudiant comme il encourageait un coéquipier, témoignent beaucoup de ses anciens étudiants à l’Université du Burundi. Il connaissait la valeur de l’effort, lui, fils de Madadiye qui, durant plusieurs années, arpenta avec ses ouvriers la route de Honga, si dangereuse et escarpée, pour la rendre praticable avant qu’elle ne soit asphaltée !

Homme de lettres, formé à la Sorbonne, Luc Rukingama n’a jamais séparé la beauté d’un geste sportif de la beauté d’une phrase bien tournée. Il aimait les mots et parfois les jeux de mots, une passion pour l’humour que nous partagions tous les deux.

En amitié, il savait être fidèle en amitié. Il me parlait souvent de Montaigne, et moi je lui disais tout le bien que je pense de La Boétie ! Montaigne, un auteur qu’il chérissait particulièrement et qui affirmait : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé », autrement dit un homme qui se mêle aux autres. Cette définition lui convenait parfaitement, car tous ceux qui l’ont connu savent qu’il a toujours méprisé l’exclusion et l’assignation identitaire ! D’une élégance légendaire et au sourire facile, il était de ces personnes qu’on rencontre une fois et dont on garde une certaine lumière. Aujourd’hui, son épouse et ses enfants pleurent le départ d’un père de famille aux qualités exceptionnelles.

Le Burundi perd un serviteur. La pensée perd une voix. Nous perdons un ami, mais son héritage demeure dans l’exigence qu’il nous laisse en partage : celle de ne jamais séparer la parole et le pouvoir de la décence. Merci, cher Luc, pour ton œuvre. Pour ton exemple. Pour ton humanité. Repose en paix."

Dr Gérard Ndayizamba

Une part de notre travail , consacrée aux dossiers et aux analyses de fond, est proposée à nos abonnés.

Étiquettes: Mes Billets

Plus dans Mes Billets

Voir tout

Une panenka à la haine

Plus de Antoine Kaburahe

Voir tout
/ Payant uniquement

"Kirapanze"

/ Payant uniquement

Du maquis à l’État — et après ?