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L'urgence de prendre son temps

Pourquoi consacrer des mois à une seule enquête ? Plusieurs lecteurs m'ont posé cette question. Voici ma réponse, et peut-être aussi la raison d'être des Grands Dossiers.

Depuis plusieurs semaines, à mesure que progresse mon enquête sur l'affaire Kira, une question revient régulièrement dans les messages de mes lecteurs : pourquoi consacrer des mois entiers à un seul dossier ?

Dans notre monde hyperconnecté, une information chasse l'autre. Une notification en remplace une autre. Nous avons parfois l'illusion de suivre l'actualité alors que, bien souvent, nous ne faisons que la survoler.

Face à cette injonction permanente de l'urgence, j'ai choisi de m'arrêter. C'est, à ma manière, un éloge de la lenteur.

Si vous me permettez l'analogie, j'ai longtemps exercé ce métier comme un « urgentiste ». Aujourd'hui, j'essaie davantage d'être un « épidémiologiste ».

L'« urgentiste » traite l'urgence du jour. L'« épidémiologiste » cherche à comprendre les causes profondes.

Après plus de trente années de journalisme au Burundi, j'ai acquis une conviction que l'expérience m'autorise aujourd'hui à formuler : l'essentiel d'une affaire se trouve rarement dans les gros titres du jour.

Le journalisme en continu — et je vous rassure, ce n'est pas une spécialité burundaise — agit souvent comme un médecin qui cherche à faire tomber la fièvre.

C'est indispensable. Mais cela ne traite que le symptôme.

Ma démarche est différente. Je préfère remonter le parcours du patient, comprendre d'où vient l'infection, analyser les causes profondes plutôt que de me concentrer uniquement sur ses manifestations les plus visibles.

C'est particulièrement vrai dans la région des Grands Lacs, où les histoires individuelles, les crises nationales et les dynamiques régionales sont souvent étroitement imbriquées. Une affaire qui semble locale peut avoir des racines profondes, révéler des mécanismes nationaux et parfois même éclairer des enjeux qui dépassent les frontières.

Cela exige une ressource devenue rare dans notre métier : le temps. Du temps pour lire. Du temps pour vérifier les faits.Du temps pour écouter.Du temps pour recouper les témoignages.

Du temps pour relire des procès-verbaux, des rapports parfois interminables et souvent peu passionnants — je l'avoue volontiers. Mais ce travail est indispensable.

Refuser la lecture superficielle des événements

Il paraît que « le temps se venge toujours de ce que l'on fait sans lui ». Je pense que c'est particulièrement vrai pour les dossiers difficiles. Dans des dossiers complexes comme Kira, les conclusions les plus rapides ne sont pas toujours les plus justes.

Ma profession de foi tient en une phrase : je ne cherche pas à être le premier. Je ne cherche pas le scoop. Je cherche à comprendre.

Prendre le temps, c'est refuser la lecture superficielle des événements. C'est aller plus loin. Plus profondément.

Dans les Grands Dossiers, et particulièrement dans l'affaire Kira, je pars souvent d'une affaire qui semble circonscrite à quelques acteurs pour mettre au jour des questions beaucoup plus larges.

Car derrière un conflit autour d'un hôpital apparaissent des enjeux qui concernent tout un pays : la sécurité juridique, les règles de gouvernance, la protection des investisseurs et, plus largement, la confiance qu'inspire un État à ceux qui souhaitent y entreprendre.

Il y a enfin une dimension plus personnelle. L'exil est une déchirure. Je ne le souhaite à personne.

Mais il me permet aussi, paradoxalement, de disposer d'une liberté que je n'aurais pas si j'étais au Burundi. Certaines enquêtes, comme celle sur Kira, seraient beaucoup plus difficiles à mener — voire impossibles — depuis Bujumbura.

La distance n'efface ni l'attachement au pays ni la nostalgie. Elle permet simplement, parfois, de regarder certains événements avec davantage de sérénité, de recul, et d'indépendance.

C'est ce recul que j'essaie de mettre au service de mes lecteurs.

En particulier de celles et ceux qui, par leur abonnement, soutiennent ce travail dans le temps long. Les Grands Dossiers ne sont possibles que grâce à cette confiance.

Si vous pensez, comme moi, que certaines affaires méritent davantage qu'un titre ou quelques jours d'attention, je vous invite à rejoindre cette communauté de lecteurs qui ont choisi de prendre le temps de comprendre.

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Ensemble, faisons le choix de la profondeur.

Avec gratitude,

Antoine Kaburahe

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