Il y a quelques jours, un porte-voix officieux du système burundais a fait une révélation stupéfiante sur les réseaux sociaux : lors de l'incendie du marché central de Bujumbura en 2013, l'un des hélicoptères rwandais envoyés pour aider à éteindre le feu aurait en réalité déversé un liquide pour l'attiser...
Délire d'un griot numérique ? Certainement. Mais ne rions pas trop vite : cette histoire invraisemblable dit quelque chose de très sérieux sur l'état des relations entre les deux pays. Le voisin est redevenu celui dont on peut croire le pire.
Quelques jours plus tard, une autre affaire moins anecdotique. Le 1er septembre, les autorités burundaises présentent plusieurs personnes arrêtées, dont une qui serait un ressortissant rwandais « recruté par RED-Tabara ». Gitega accuse à nouveau Kigali de "recruter, former et équiper des combattants envoyés dans l'est du Congo dans l'objectif de commettre des actes de terrorisme ici au Burundi."
Accusation grave, qui doit être étayée. Mais il y a comme une impression de déjà-vu.
RED-Tabara aujourd'hui. Le PALIPEHUTU hier.
En 1988, après les massacres de Ntega-Marangara, Bujumbura regardait déjà vers Kigali. Cyprien Mbonimpa, ancien ministre des Affaires étrangères, accusera plus tard le régime de Juvénal Habyarimana d'avoir apporté un « appui multiforme » aux groupes extrémistes hutu burundais.[1]
Près de quarante ans plus tard, l'accusation revient. Les acteurs ont changé. Le soupçon demeure.
Une clé de lecture, hier comme aujourd'hui : entre le Rwanda et le Burundi, une opposition se retrouve régulièrement de l'autre côté de la frontière. Le pays d'origine soupçonne le voisin de la protéger, de l'armer. Le réfugié devient suspect. L'opposant devient une menace. Et la frontière se referme.Et l'histoire se répète.
Les circonstances changent. La méfiance, elle, laisse des traces.
2015 n'a pas créé la défiance entre Kigali et Gitega : il a réveillé une mémoire plus ancienne. Et si l'histoire de cet hélicoptère incendiaire est intéressante, ce n'est pas parce qu'elle est crédible — elle ne l'est pas. C'est parce qu'en 2026, quelqu'un peut encore la raconter et espérer être cru.
Dans les Grands Lacs, les récits — même les plus incroyables — circulent et peuvent tuer.
Dans la série que je consacre à l'histoire géopolitique du Burundi et du Rwanda, je montre que la crise actuelle a ses causes propres, mais elle pousse sur un vieux terreau de récits, d'exils, de rébellions et d'accusations de déstabilisation.
Pour comprendre Kigali et Gitega aujourd'hui, il faut aussi écouter les échos d'hier.
Burundi-Rwanda : quand l’exil change de sens
Cet article fait partie du Grand Dossier « Burundi-Rwanda (2005-2026) : anatomie d'une rupture », une série que je publie pour retracer l'histoire géopolitique des relations entre les deux pays — des exils croisés des années 1960 à la crise actuelle. Lire ici
[1]: MBONIMPA Cyprien, Mémoires d'un diplomate (1973-2006) : Entre tourmentes et espoirs (ou Ma vie au service de la Patrie : Entre tourmentes et espoirs), Bujumbura, Éditions Iwacu, 2016, 223 p.