Le Père Bonja, avec qui je déjeunais encore ce dimanche au Centre Christus, à Kigali, est soudainement parti.
La mort « vient comme un voleur », c'est écrit.
C'est notre condition humaine. Soit.
L'heure est au recueillement. Et à l'hommage.
Mais il m'est difficile de trouver les mots. Car, sans être mystique, je ne peux m'empêcher de repenser à ce dimanche.
En m'invitant à déjeuner, en tenant à me remettre personnellement son ouvrage et en m'accordant ce qui aura été l'un de ses derniers entretiens, le Père Bonja a fait de moi, malgré moi, le dépositaire d'une mission : mener à son terme le projet auquel il avait consacré dix années de sa vie. Son Kazinduzi.
Au fond, je pense que le Père Bonja a eu une vie heureuse. Il m'a parlé longuement de ses années au Collège du Saint-Esprit, des générations d'élèves qu'il avait enseignées, aimées et formées.
Il en était fier.
Certains le considéraient simplement comme un véritable « père », tel John Chris Kavakure, ancien du Collège du Saint-Esprit qui m'a appelé en pleurant : « Né à Bwiza, je parlais mal le kirundi, je ne connaissais rien de la culture rundi, il m'a tout appris, la langue, imico, comment dire ‘Ijambo’, il m'a aidé à grandir intellectuellement, culturellement et spirituellement. » Aujourd'hui John Chris Kavakure est un ingénieur-brasseur bien établi en Belgique. Les témoignages sont nombreux.

Il était également fier de ses livres et de ces vieux documents sur le kirundi qu'il conservait précieusement. Des travaux de linguistes, des écrits anciens de missionnaires sur la langue, certains devenus si rares qu'il n'en subsiste peut-être que quelques exemplaires.
Il voulait les sauver.
Pour lui, ces documents devaient être numérisés et conservés sous forme électronique, notamment en ligne, afin qu'ils ne disparaissent pas.
Mais les conserver ne suffisait pas, me disait-il. Il fallait les étudier, les faire circuler de nouveau, permettre aux chercheurs d'aujourd'hui de reprendre ces travaux anciens, de les confronter aux connaissances actuelles et de les intégrer à de nouvelles recherches.
Ainsi seulement, pensait-il, ces vieux textes pourraient redevenir vivants et « productifs pour les générations présentes et futures ».
Il m'a parlé aussi du travail formidable accompli, souvent dans l'ombre, par des chercheurs spécialistes du kirundi. Il m'a cité Denis Bukuru, Zénon Manirakiza et plusieurs autres noms qui, aujourd'hui, m'échappent.
Son message était sans ambiguïté :
« Il faut soutenir ceux qui font ce travail. »
Les aider à poursuivre leurs recherches, à publier, à rendre leurs travaux accessibles.
Et puis il y avait un rêve plus grand.
Le Père Bonja imaginait une bibliothèque nationale spécialisée dans le kirundi, qui accorderait également une place au kinyarwanda. Un lieu où seraient rassemblés, préservés et transmis les travaux consacrés à nos langues et, à travers elles, une part essentielle de notre patrimoine culturel.
Ce ne sont là que quelques fragments de tout ce qu'il m'a confié ce dimanche.
Mais ils disent quelque chose de cet homme et de ce qu'il laisse derrière lui. À sa communauté religieuse, bien sûr. Aux Burundais. Mais aussi aux Rwandais, car pour lui, les langues — et particulièrement le kirundi et le kinyarwanda — ne s'arrêtent pas aux frontières.
Le Père Bonja est parti.
Mais il laisse des livres, des recherches, des manuscrits, des idées, des projets. Et surtout une conviction : une langue ne survit que si des hommes et des femmes décident de la travailler, de la préserver et de la transmettre.
C'est un héritage immense.
Il nous appartient désormais de le faire fructifier.
Contact: antoine@antoinekaburahe.com