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La dernière cène du Père Bonja

Dimanche dernier, à Kigali, je pensais rencontrer un linguiste venu me confier son dictionnaire, fruit de dix ans de travail sur le kirundi. Je ne savais pas encore que le Père Bonja me confiait aussi son testament linguistique.

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Nous n'étions que deux autour de la table, ce dimanche-là à Remera — un maître de la langue et un disciple auquel il confiait la mission de diffuser sa parole. Il y avait dans cette rencontre quelque chose d'une cène : le partage du pain, du vin, et d'un savoir transmis.

Je croyais être venu chercher un dictionnaire. Je ne savais pas encore que le Père Bonja me confiait aussi une part de son héritage.

Il aurait pu m'envoyer, depuis le Centre Christus de Remera, le fichier de son Kazinduzi par mail. En un seul clic, par la magie du numérique, ses 9 500 locutions auraient atterri en Belgique.

Mais le Père Bonja voulait me rencontrer. Et me parler.

Il m'avait invité ce dimanche 23 août 2026, à midi, à Kigali.

À 12 heures, je me suis donc rendu à Remera. Je me sentais honoré. Le Père Bonja est une légende pour tous les amoureux de la langue burundaise. Même si, à l'école secondaire, j'ai toujours eu du mal avec les utwatuzo, les accents, dont il était l'un des maîtres incontestés, j'ai toujours admiré ses travaux sur le kirundi.

Plus jeune, j'avais déjà assisté à l'une ou l'autre messe célébrée par le jésuite. Mais ce tête-à-tête était une première.

Il avait réservé une table au restaurant du Centre Christus. Grand lecteur, il m'avait demandé de lui apporter deux livres des Éditions Iwacu : Plaidoyer pour Ubuntu, de Melchior Mbonimpa, et Meurtre au Burundi, de Ludo De Witte. J'étais heureux de les lui offrir.

Puis il s'est levé pour rejoindre ses appartements, au Centre Christus.

— Je vais vous apporter quelque chose.

Échange de bons procédés.

Il est revenu avec une bonne bouteille de vin rouge. Avec un sourire, sur le ton de la confidence, il m'a glissé :

« Le restaurant appartient à la communauté. On ne doit pas payer le droit de bouchon. »

Puis il a ouvert son sac.

Des livres. Son trésor.

Certains étaient jaunis par le temps. Des ouvrages anciens consacrés au kirundi, des travaux de linguistes, parfois difficiles à trouver aujourd'hui.

Le Père Bonja était intarissable dès qu'il parlait de notre langue.

J'ai compris que j'allais passer un excellent dimanche.Il m'a permis d'enclencher mon enregistreur.

« J'ai appris la langue tout petit. À l'école, j'étais aussi fort en langues qu'en sciences. Puis je me suis orienté vers l'étude de la linguistique africaine. »

Et nous avons plongé dans cette langue qu'il aimait tant.

Il m'a raconté son enfance à Bukeye, dans le lignage des Banyagisaka, appelés aussi Abateramyi ba Karyenda, les protecteurs du tambour Karyenda.

« Ils devaient suivre les rites et parler un bon, un vrai kirundi. C'est dans cet environnement très attaché aux racines de la langue que j'ai grandi, à Gikonge, ce lieu où l'on cachait le tambour royal en cas de danger. »

Pendant tout un après-midi, j'ai eu droit à une immersion. Dans notre culture. Dans notre langue.

« La langue, c'est l'outil de communication. Comment voulez-vous bien communiquer si vous ne connaissez pas la langue, si vous la parlez mal ? Il faut parler un bon kirundi, comme il faut parler un bon français. Lorsqu'on maîtrise une langue, on peut mieux exprimer sa pensée, mieux communiquer avec les autres et trouver sa place dans la société. »

Pour le Père Bonja, défendre le kirundi ne signifie donc pas rejeter les autres langues. Ce qu'il défend avant tout, c'est la maîtrise de la langue que l'on parle. Son inquiétude apparaît plutôt lorsqu'il évoque le mélange des langues, particulièrement chez les jeunes.

« Ils mélangent les langues. Ils ne savent parfois plus comment s'exprimer. Je préconise de retourner à la source, de parler le bon kirundi, qui n'est pas un mélange avec d'autres langues. »

Mais il ne rejette pas toute la faute sur les jeunes.

« C'est notre génération qui a commencé à mêler le français ou d'autres langues au kirundi. Et c'est dommage. »

Bien parler kirundi, bien parler français, donc, mais ne pas appauvrir l'un en le mélangeant constamment avec l'autre. C'est notamment pour cela qu'il a consacré dix années à son dictionnaire.

« Mon dictionnaire vise à enseigner à la jeunesse actuelle le bon kirundi : employer les termes adéquats, les locutions, les manières de dire qui sont proprement rundi et qui ne sont pas teintées de langues étrangères. »

Son ambition est aussi de préserver le langage imagé, si présent dans la langue.

« Je voudrais que les jeunes apprennent le bon kirundi qu'il faut utiliser tous les jours, mais aussi le langage imagé. En kirundi, nous employons beaucoup les images. C'est un moyen d'expression très fort. »

Son dictionnaire dont il ne verra pas la sortie possède une autre particularité : c'est un dictionnaire kirundi-kirundi.

« Nous prenons des expressions difficiles à comprendre en kirundi et nous les expliquons en kirundi ordinaire. Elles deviennent ainsi accessibles à ceux qui apprennent la langue ou aux enfants qui ne connaissent pas encore suffisamment le kirundi. »

Le Précis de grammaire rundi de F.M. Rodegem (1967), l'un des ouvrages rares que le Père Bonja conservait précieusement. Il souhaitait que les autorités s'investissent dans la sauvegarde de ces documents linguistiques et soutiennent les chercheurs spécialistes du kirundi.

Interrogé sur ce qu'il attend des pouvoirs publics, le Père Bonja estime qu'un soutien matériel et, si possible, financier serait nécessaire pour accompagner la publication et, surtout, assurer une large diffusion du dictionnaire. Il souhaite notamment que l'ouvrage puisse être utilisé dans les écoles et mis à la disposition des jeunes afin de les aider à mieux connaître et maîtriser le kirundi.

Mais le dictionnaire ne s'adresse pas uniquement à la jeunesse. Selon lui, les générations plus âgées peuvent également y trouver matière à « renouveler leur kirundi », en redécouvrant des mots, des expressions et des significations parfois oubliés.

Au-delà de la diffusion du dictionnaire, le Père Bonja plaide pour un intérêt accru envers l'étude scientifique du kirundi.

« La linguistique est une science difficile. Elle demande de l'effort, elle demande de l'analyse. »

Il regrette que la discipline attire peu de chercheurs, la plupart se tournant vers la littérature plutôt que vers le travail proprement linguistique. Ce qui lui tient à cœur, c'est la linguistique historique et diachronique : ne pas se contenter des mots tels qu'ils sont employés aujourd'hui, mais remonter à leur origine, suivre leurs transformations, retrouver leur sens premier.

À l'écouter parler de tout ce qu'il voulait encore entreprendre, une question m'est venue.

À 75 ans, où trouvez-vous encore le temps et l'énergie pour écrire ? Vous avez tellement de projets…, lui ai-je lancé, intrigué.

Il m'a raconté qu'on lui avait reconnu très tôt un talent pour l'écriture. Mais la vie en avait décidé autrement.

« Malheureusement, je n'ai pas pu exploiter ce talent comme je l'aurais souhaité. Après mes études, on m'a confié des responsabilités qui me laissaient très peu de temps pour écrire. »

Il avait été directeur du Collège du Saint-Esprit pendant une dizaine d'années, puis directeur d'un centre spirituel pendant douze ans. Il avait encore passé six années au Lycée du Saint-Esprit, où il avait auparavant été préfet de discipline.

« Pendant toutes ces années, j'étais entièrement absorbé par mes fonctions. Je n'avais tout simplement pas le temps d'écrire. »

Puis il a prononcé cette phrase :

« Aujourd'hui, c'est comme si je rattrapais le temps perdu. »

À 75 ans, le Père Bonja voulait enfin donner toute sa place à l'écriture. Ce dictionnaire, fruit de dix années de travail, ne devait être qu'un commencement.

Il avait une vingtaine de livres en tête.

Une vingtaine.

Et puis il m'a expliqué pourquoi cette urgence d'écrire.

« C'est aussi une manière pour moi de laisser un héritage. Je n'ai pas d'enfants. L'héritage que je voudrais laisser, ce sont mes livres, mes écrits, mes pensées. Je voudrais qu'ils puissent aider les générations qui viendront après moi à grandir, à réfléchir et à penser. »

Réflexe de journaliste ? Intuition ? Une sorte de prémonition ?

Je ne le saurai jamais.

Mais ce dimanche-là, presque naturellement, je lui ai posé une dernière question :

Qu'aimeriez-vous que la postérité retienne de vous ?

Sa réponse prend aujourd'hui, après sa disparition soudaine, une tout autre résonance.

« J'aimerais d'abord qu'elle retienne mes qualités d'homme, de prêtre et de chrétien. Mais j'aimerais aussi qu'elle retienne quelque chose de mon travail d'écrivain. »

Puis il a parlé une dernière fois de ce qu'il voulait transmettre :

« À travers mes livres, je voudrais pouvoir léguer mes pensées, mes réflexions et le travail que j'entreprends aujourd'hui. Si ces écrits peuvent rester et être utiles aux générations futures, alors ce sera l'héritage que j'aurai laissé. »

Ce dimanche-là, au Centre Christus de Remera, autour d'une bouteille de vin rouge et de quelques vieux livres jaunis, je pensais rencontrer un linguiste venu me confier son dictionnaire.

Je ne savais pas encore qu'il était aussi en train de me confier son testament.


« Un Burundais et un Rwandais se comprennent sans interprète »

Père Bonja: "Le kirundi emprunte au kinyarwanda, comme il emprunte au swahili ou au français, et le kinyarwanda emprunte lui aussi au kirundi. "

Pour le Père Bonja, la frontière entre le Burundi et le Rwanda ne doit pas devenir une frontière linguistique.

« Le kirundi et le kinyarwanda, au fond, c'est une même langue. » Il rappelle que les deux langues sont si proches qu'un Burundais et un Rwandais peuvent généralement se comprendre sans interprète. Selon lui, leur séparation et leur évolution dans deux espaces politiques distincts ont progressivement accentué certaines différences, sans effacer leur profonde parenté.

Cette proximité devrait, à ses yeux, être davantage étudiée. Le Père Bonja souhaitait lui-même travailler sur les liens entre le kirundi et le kinyarwanda, leurs origines communes et leurs évolutions respectives. « Je voudrais travailler sur le kirundi et le kinyarwanda pour montrer ce lien et cette parenté, pour montrer que ce n'est pas loin. »

Il observait également que les deux langues s'influencent déjà mutuellement. Le kirundi emprunte au kinyarwanda, comme il emprunte au swahili ou au français, et le kinyarwanda emprunte lui aussi au kirundi. Rien d'anormal à cela : les langues vivent, circulent et s'enrichissent au contact les unes des autres.

Mais pour le linguiste, il y avait une raison supplémentaire de regarder vers le kinyarwanda : « Il est peut-être plus facile d'emprunter au kinyarwanda, qui est très proche du kirundi. »

Burundi et Rwanda peuvent connaître des différends et suivre des trajectoires politiques différentes. Mais le kirundi et le kinyarwanda témoignent d'une proximité plus ancienne que leurs frontières.

Derrière cette réflexion linguistique, le Père Bonja formulait aussi un message qui dépassait la langue : « Les problèmes entre nous ne devraient pas affecter les langues. »


Un appel à la diaspora : « Apprenez le kirundi à vos enfants »

Le Père Bonja, heureux, avec un exemplaire aujourd'hui rare du Dictionnaire rundi-français de F.M. Rodegem (1970).

Au cours de ce déjeuner, je lui ai parlé de tous ces Burundais que les crises successives ont poussés loin de leur pays. Ils sont aujourd'hui nombreux en Afrique, Belgique, en France, au Canada et ailleurs. Certains sont partis depuis longtemps. Leurs enfants sont parfois nés et ont grandi loin du Burundi.

Que leur dirait-il ? Et son dictionnaire pourrait-il, lui aussi, être un livre pour eux ?

Le Père Bonja n'a pas hésité.

« Les gens qui sont coupés de leurs racines en gardent la nostalgie. Je pense que les Burundais qui vivent à l'étranger restent attachés au kirundi et qu'ils voudraient que leurs enfants connaissent leurs origines. »

Son dictionnaire, m'a-t-il expliqué, s'adresse donc aussi à eux.

« Je voudrais qu'ils le prennent à cœur, qu'ils le lisent et qu'ils le donnent à leurs enfants. Qu'il leur permette de renouer avec leurs racines, avec le Burundi, avec leur culture et avec leur langue maternelle. »

Il m'a alors raconté ce qu'il avait lui-même observé chez les réfugiés rwandais qui vivaient autrefois au Burundi. Malgré l'exil, beaucoup continuaient à parler le kinyarwanda dans leurs familles et à l'enseigner à leurs enfants. Lorsque le retour au Rwanda est devenu possible à partir de 1994, ils avaient ainsi conservé quelque chose d'essentiel de leur pays : leur langue.

À l'écouter, je comprends que son message dépasse largement la promotion de son dictionnaire. Ce qu'il redoute, c'est qu'au fil des générations et de l'éloignement, des enfants de la diaspora burundaise perdent progressivement le kirundi et, avec lui, une partie du lien avec leurs origines.

Son appel est donc très simple :

« Apprenez le kirundi à vos enfants. »

Pour le Père Bonja, transmettre le kirundi à un enfant qui grandit à Bruxelles, Paris, Montréal ou ailleurs, ce n'est pas seulement lui permettre de parler avec ses parents ou ses grands-parents. C'est lui transmettre une culture, une mémoire, une manière de penser et de regarder le monde.

Et c'est peut-être là que je comprends encore mieux le sens de ces 9 500 locutions qu'il était venu me confier ce dimanche-là. Elles n'étaient pas seulement destinées à être imprimées dans un dictionnaire.

Elles devaient continuer à vivre et à se transmettre, y compris loin du Burundi.

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