Passer au contenu

Masumbuko s'en va, sa mémoire demeure

Je suis triste. J'écris ces mots d'une traite.

Publié:

Je suis effondré. Il m'appelait « mon fils ». Je l'appelais « papa ». Et il m'a confié l'histoire de sa vie. Je devrais écrire l'Histoire de sa vie avec un grand « H ».

Car c'est un parcours long, exceptionnel que fut sa vie.

Dr Masumbuko a mis du temps pour se décider à parler de sa vie. Beaucoup de temps. Finalement, il s'est décidé, pas pour lui mais pour ceux qui restent : ses enfants, sa famille, et les Burundais. Et il m'a fait l'honneur d'être son éditeur. Et pendant près de deux ans, ce fut des échanges intenses entre nous.

Et l'été dernier il m'a reçu chez lui à Abidjan pendant trois semaines. Je n'étais plus seulement éditeur, journaliste, mais le fils qui écoute, pose des questions, enregistre. Dans la pure tradition africaine. Nous étions comme au coin du feu. Sans filtre. Lui, sa mémoire phénoménale. Moi, mon carnet et mon magnéto. Et la magie de la transmission orale a pris. Je rédigeais la nuit, raturais. Le matin, autour du petit déjeuner je revenais avec les questions qui avaient surgi dans la nuit abidjanaise. Et je suis rentré avec des heures d'entretien.

"Gupfana isoni"

Un jour, je lui ai posé une question qui me taraudait depuis longtemps. Je l'ai interrogé sur son silence pendant tout ce temps. Et pour une fois, lui si jovial, je l'ai vu triste. Très triste. Il m'a dit ces paroles reproduites comme telles dans son livre à paraître :

« J'ai longtemps choisi la gêne silencieuse des « noblesses déchues » — gupfana isoni. C'était une pudeur, une manière de porter l'humiliation sans l'exhiber. Je pensais que le temps ferait son œuvre. Mais le silence ne protège pas les justes. »

Dr Masumbuko a été profondément blessé de ce que le Burundi était devenu, de l'héritage galvaudé de Rwagasore. Et des noms surgissaient de sa mémoire comme les rafales qui les emportèrent. Des compagnons de lutte pour l'indépendance aux côtés de Rwagasore, des Hutu, Tutsi, des noms connus dans notre histoire mais aujourd'hui oubliés, certains jetés dans les fosses communes, sans sépultures.

Et pendant longtemps sidéré par les tragédies successives, les épreuves personnelles, l'exil, il n'a pas pu parler. « Gupfana isoni ».

« Leurs enfants, comme tous les enfants de Barundi, méritaient que quelqu'un leur transmette ce flambeau. C'est le devoir d'un père de laisser aux siens les souvenirs et les leçons de son histoire. »

Et il m'a dit encore :

« Lorsque l'écrit remplace l'oralité et que l'idéologie remplace la mémoire, le mensonge semble durable. Pourtant, comme disent les Barundi, ikinyoma kiririgwa ntikirara — le mensonge peut durer une journée, mais rarement davantage. À condition que quelqu'un parle. »

A condition que quelqu'un parle. Et il avait décidé de parler. D'ailleurs, il s'en voulait presque d'avoir attendu longtemps.

« J'ai failli manquer à cette obligation, comme tant d'autres qui ont emporté leur mémoire dans la tombe. »

C'est, je pense, les mensonges et les manipulations de l'histoire qui l'ont décidé à sortir du silence.

Dr Pie Masumbuko, photo prise l'été 2025 (AK)

Les souvenirs et les leçons

Dans son livre, il ne règle aucun compte. D'ailleurs, il prévient comme on le lira :

« Je voudrais dès lors demander pardon à ceux dont les noms — ou ceux de leurs parents — apparaissent dans ces pages et qui pourraient en être blessés. Mais lorsque des responsabilités individuelles ont eu des conséquences historiques considérables, il est nécessaire que chacun soit remis face à ce qu'il a fait — ou n'a pas fait — pour infléchir le cours de l'Histoire : avec fierté, ou sans » a-t-il dit.

Sa responsabilité est d'assumer sa part. Et en vrai Mushingantahe il assume et le dit sans détour :

« Si des erreurs ont été commises, l'honnêteté intellectuelle a toujours accompagné mon jugement ; et si c'était à refaire aujourd'hui, je n'en changerais rien. »

Excellent conteur, son livre est jalonné de souvenirs. Parfois, tous les deux, nous riions aux éclats comme lorsqu'il me racontait comment sa maman l'a soigné de la rougeole :

« Je me vois assis, nu, enduit d'umufumbegete que ma mère venait d'appliquer sur ma peau brûlante de rougeole. Je pleurais sans doute autant de la maladie que du traitement. »

Dr Masumbuko était un poète qui s'ignorait. Admirez cette description de la région de son enfance :

« La colline de Mubira, où se trouve notre demeure depuis 1940, est un vaste plateau bordé, d'un côté, par la vallée de Cizanye et, à sept kilomètres à pic, par la rivière Mucece. Elle se suspend comme en hamac entre les montagnes Rukiga au sud et Remera au nord, dans le prolongement de la chaîne des volcans du nord du Rwanda.(…)

Rukiga, en particulier, est un admirable observatoire : après la pluie, le regard embrasse un vaste cercle aux quatre horizons que les enfants appelaient « la rencontre du ciel et de la terre » (aho ijuru n'isi bihurira).

(…) Rukiga comptait alors moins de cent habitants vivant dans de jolies huttes couvertes de paille, toutes soigneusement tressées à l'extérieur (gutanaga). Les habitations étaient regroupées par familles et entourées d'une clôture coquette dont l'embellissement dépendait du rang social. (...)

La région était encore peuplée d'animaux sauvages, notamment de léopards discrets et surtout d'hyènes, dont les hurlements retentissaient à la tombée de la nuit. Sur la montagne Remera, on voyait encore, comme dans un gruyère, les galeries abandonnées de leurs caches. »

La jeunesse avec Rwagasore

Le livre fourmille aussi de souvenirs avec le Prince Louis Rwagasore, ami d'enfance mais qui deviendra compagnon de lutte pour l'indépendance.

Une anecdote croustillante de cette époque illustre la rudesse de leur éducation chez les religieuses et scelle leur complicité : une punition infligée par l'impitoyable Sœur Marguerite, une directrice qui se vantait de ne craindre personne, pas même le fils du Roi.

Un jour, pour une faute de discipline, le sang royal n'épargne pas Rwagasore qui reçoit une sévère fessée, tandis que Pie et son ami André Nyankiye sont enfermés tout l'après-midi dans le vaste poulailler du couvent.

Les deux gamins y tremblaient de terreur face à un vieux coq réputé méchant et prompt à jouer des ergots.

L'Aurore, la Lumière et le Crépuscule

Il est impossible de résumer ses mémoires dans un simple article. Mais disons qu'elles reposent sur une structure symbolique en trois actes qu'il utilise lui-même pour décrire son itinéraire.

-L'Aurore (Le temps de l'unité et de la tradition)

Le récit s'ouvre sur le « temps du lait et du miel » de son enfance, marquée par sa proximité privilégiée avec le Prince Rwagasore.

-La Lumière (L'élan indépendantiste et l'idéal "rwagasoriste")

Cette période d'espoir culmine avec la fondation de l'Uprona par le Prince Rwagasore, conçu non comme une faction, mais comme un vaste mouvement patriotique rassemblant tous les Burundais (Ganwa, Tutsi, Hutu et Twa) autour du triptyque « Dieu, le Roi et la Patrie ».

Cette dynamique populaire triomphe lors des élections de septembre 1961 contre les partis pro-coloniaux (comme le PDC). Cependant, cette lumière est foudroyée un mois plus tard par l'assassinat du Prince, un complot orchestré par ses rivaux locaux avec la complicité évidente de la Tutelle belge.

-Le Crépuscule (L'ethnisme, la dictature et les massacres)

Orphelin de son leader, le mouvement se désintègre et le pays perd définitivement sa boussole. L'Uprona se déchire dans des guerres de leadership internes (la fracture entre les groupes Monrovia et Casablanca), créant un vide politique dans lequel s'engouffrent les opportunistes radicaux. La déchéance, selon lui, s'achève avec le coup d'État militaire de novembre 1966, qui renverse la monarchie et instaure la Première République.

Sous l'égide de Michel Micombero, l'Uprona historique meurt pour devenir un « Parti Unique » artificiel, outil d'un régime policier marqué par l'exclusion, le régionalisme et la terreur.

L'introuvable cassette des aveux des Kageorgis

Ses mémoires sont une mine d'or pour tout Burundais. Dr Masumbuko est un témoin des grands moments du pays.

Des scènes tragiques aussi. C'est lui par exemple le médecin légiste qui doit assister à la mise à mort de Jean Kageorgis, une scène macabre qui se déroule à l'aube du 30 juin 1962, à 5h45 du matin, dans l'arrière-cour déserte de la toute nouvelle prison de Mpimba.

Face au condamné se tiennent lui, le médecin légiste, le sous-lieutenant Kamurari commandant un peloton de six caporaux, l'avocat de la partie civile Me Jamar, ainsi que des représentants du pouvoir belge dont un certain Blaireau.

La scène que raconte Dr Masumbuko est atroce :

« Kageorgis supplie de pouvoir parler. Blaireau lui tend alors un magnétophone. En pleurs, l'assassin demande pardon à Dieu, au Mwami et au peuple burundais, puis lâche une véritable bombe : il « crache le morceau » et accuse nommément la Tutelle belge (…)

Terrifiés par ces aveux et pressés de le faire taire, les Belges présents manifestent leur impatience au sous-lieutenant Kamurari, précipitant l'ordre de tirer. Mais les jeunes soldats de la toute nouvelle armée burundaise, inexpérimentés, se montrent si maladroits lors de la salve que le lieutenant Kamurari doit s'y reprendre à deux fois pour administrer le coup de grâce à l'assassin ensanglanté. Aussitôt le Grec mort, le commissaire Blaireau s'empare de la cassette contenant ces ultimes aveux explosifs . »

J'ai cherché partout. À Bruxelles, aux archives, personne ne sait où se trouve cette cassette.

Témoin direct d'une époque révolue, l'auteur s'oppose aux falsifications post-coloniales, préserve la mémoire authentique du pays et rend hommage aux héros oubliés de l'indépendance.

Son livre démonte les clivages ethniques. Il dénonce les divisions artificielles créées par les nouveaux politiciens et rappelle la profonde fraternité et l'unité qui existaient sous l'ancienne monarchie.

Enfin, en expliquant les grandes tragédies politiques du pays (de l'assassinat de Rwagasore à l'avènement de la République), ces mémoires offrent au Burundi quelques clés pour surmonter ses traumatismes récents et retrouver son équilibre social et moral.

Dr Masumbuko a fait sa part, faisons la nôtre

La sortie de l'ouvrage est prévue fin septembre. Et ce matin je me réveille sur cette terrible nouvelle.

J'ai eu un moment de flottement. Que dire ? Que faire. Naturellement, en ce moment je pense à sa famille. Spécialement à sa fille Koko et son fils le Dr Jean-Marie Masumbuko qui m'ont fraternellement reçu à Abidjan aux côtés de leur papa à nous. Ce papa, je le revendique aussi.

Pendant ces trois semaines il m'a fait découvrir la côte d'Ivoire, m'a emmené , dans le pays profond, des villages de pêcheurs, j'ai vu Yammoussoukro et sa fameuse basilique, des ballades bercées par des récits sur le Burundi.

Ce n'est pas le moment, mais je dois dire que j'ai beaucoup appris sur l'histoire du Burundi, celle de mon père (biologique), que j'ai peu connu (il est mort quand j'avais cinq ans), journaliste et rédacteur en chef de Ndongozi, ami du docteur Masumbuko et Rwagasore dans les années 60, journal qui avait pris fait et cause pour l'indépendance.

En ce moment, c'est le temps du silence et du deuil. Je suis triste. J'écris ces mots d'une traite, je n'ai même pas envie de me relire.

Je souhaite que NOUS les enfants NOUS poursuivions jusqu'au bout ce projet de NOTRE papa. Ce n'est pas le journaliste et l'éditeur qui parle. C'est un des enfants de Masumbuko qui s'appelle Antoine Kaburahe.

antoine@antoinekaburahe.com

Étiquettes: Livre

Plus dans Livre

Voir tout

La lame a déchiré la nuit, mais pas l'espoir