Je me sens privilégié. Je suis peut-être l'une des dernières personnes à s'être entretenues longuement avec le Père Bonja — quarante-huit heures avant son voyage vers sa patrie adorée, et qui s'est révélé être un départ vers le Père éternel.
C'est écrit : nul ne connaît ni le jour ni l'heure. Mais je ne cesse d'y repenser. Pourquoi le Père Bonja a-t-il tenu, ce dimanche-là, à me rencontrer à Kigali ? Le fichier de son Kaziinduuzi, fruit de dix années de travail, il aurait pu me l'envoyer depuis Kigali vers Bruxelles en une minute, par internet.
Mais c'est comme s'il avait été mû par un désir secret. Il a voulu me parler. Me laisser enregistrer ce qui allait devenir sa dernière interview terrestre.
Il y était beaucoup question d'amour — pour son pays, le Burundi, et pour ce qui fait la richesse d'un peuple : sa langue, le kirundi.
Il m'a parlé de ses recherches, et surtout de ce dictionnaire qu'il m'a confié, en me disant son souhait d'une publication rapide. Ce dictionnaire, son dernier cadeau pour le Burundi.
Je profite de ce moment pour remercier sa communauté, sa famille, ses amis, ainsi que les membres du Conseil académique de l'Académie rundi, pour les encouragements reçus en vue de soutenir cette publication.
Ensemble, nous tiendrons cette promesse. C'est devenu, pour nous tous, un devoir.
J'ai eu beaucoup de mal à écrire ces quelques mots. Comment raconter le Père Bonja ? Il était si dense, si profond. Et si humble en même temps.
Je me souviens d'une phrase qu'il m'a confiée à Kigali, il y a deux semaines, ce dimanche-là, au restaurant du Centre Christus :
Jewe ndi umunyagisaka, twari abateramyi ba Karyenda.
(Je suis un Munyagisaka, nous étions les veilleurs du tambour royal, le Karyenda.)
J'ai trouvé, dans cette phrase, le mot qui résume toute sa vie.
Un VEILLEUR .
Il fut un VEILLEUR sur les âmes. Un VEILLEUR pour ses élèves, pour les jeunes, pour les adultes. Un VEILLEUR sur ce qu'un pays a de plus précieux : sa langue.
Alors, en ce moment, un seul mot me vient :
Terama. Veillez !
De là où vous êtes désormais, Père Bonja, continuez de veiller sur NOUS . Sur nos âmes. Sur notre langue.