Cette analyse fait suite au premier épisode de la série Burundi-Rwanda : anatomie d'une rupture, consacré à l'exil des Tutsi rwandais au Burundi à partir de 1959. Il est à lire ici .
« Qui des Burundais hutus s’étant réfugiés au Rwanda ne se souvient du sobriquet “nyakarundi” ? Qui ne se souvient de cette moquerie que certains des dirigeants rwandais adressaient aux réfugiés hutus provenant du Burundi, souvent critiqués d’avoir subi sans résister la “férule tutsie” pendant des décennies ? »
Cette interrogation, tirée des mémoires de Sylvestre Ntibantunganya publiées aux Éditions Iwacu, dit beaucoup de ce que fut l’exil des Hutu burundais au Rwanda. Un mot surtout interpelle : nyakarundi.
Celui du Burundi. L’étranger. Celui qui, même Hutu dans un Rwanda alors gouverné par des Hutu, restait d’abord un Burundais.
L’histoire semble pourtant avoir inversé les rôles. Treize ans plus tôt, à partir de 1959, des dizaines de milliers de Tutsi rwandais avaient fui les violences de la « Révolution sociale » et trouvé refuge au Burundi. Ils y avaient été accueillis, protégés, avaient étudié, travaillé, créé des entreprises, des écoles, des associations culturelles. Mais ils avaient aussi découvert les limites de cette hospitalité.
Le Burundi était une terre d’asile. Il ne devenait pas pour autant une nouvelle patrie.
La préférence nationale leur fermait l’accès à une partie de la fonction publique. En 1973, le relèvement du seuil d’admission dans l’enseignement secondaire pour les enfants réfugiés rwandais avait brutalement rappelé à cette communauté que, même après plus d’une décennie de présence, elle restait étrangère.
Dès les années 1968-1970 et particulièrement en 1972, le mouvement s’inverse. Cette fois, ce sont des Hutu burundais qui sont contraints de franchir la frontière vers le Rwanda. Et eux aussi vont découvrir que la proximité ethnique ne supprime pas la nationalité.
1972 : une élite décimée, une génération sur les routes
En avril 1972, une insurrection éclate dans le sud du Burundi, notamment dans les régions de Rumonge, Nyanza-Lac, Bururi et Makamba, à Gitega et à Bujumbura. Des milliers de Tutsi sont massacrés par les insurgés, y compris les deux officiers d’ordonnance du Président Michel Micombero.
La réaction du pouvoir de Michel Micombero est terrible, selon les témoignages et les travaux des historiens.
L’armée, la gendarmerie, la police et la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore se lancent dans une répression massive qui frappe les Hutu à travers le pays.
René Lemarchand estime qu’entre 100 000 et 200 000 Hutu sont tués. D’autres estimations avancent des chiffres plus élevés. Mais au-delà de la bataille des nombres, un fait ressort de son analyse : la répression frappe particulièrement les élites, les instruits et commerçants hutu.
Les chiffres qu’il rassemble donnent la mesure du désastre.
À l’Université de Bujumbura, le document cité par Lemarchand fait état d’environ 250 étudiants « disparus » sur 350. Le terme ne signifie pas nécessairement qu’ils ont tous été tués : il englobe aussi ceux qui ont fui ou ont été renvoyés avant la fin de l’année scolaire. À l’École Normale de Ngagara, près de 40 % des élèves sont portés disparus. À l’École Normale Supérieure de Bujumbura, 55 étudiants sur 135 disparaissent. À l’École Technique Secondaire de Kamenge, ils sont 170 sur 415. À l’Athénée de Gitega, 148 élèves sur 380 sont partis et une quarantaine auraient été tués. À l’École Normale de Kiremba, le document cité par Lemarchand recense au moins cent exécutions parmi les 355 élèves.
L’armée elle-même est épurée de ses éléments hutu. Fonctionnaires, enseignants, étudiants, militaires : ce sont aussi les structures susceptibles de faire émerger une future élite hutu qui sont frappées.
Lemarchand résume brutalement l’ampleur de cette destruction : à l’exception de ceux qui parviennent à prendre la fuite vers le Rwanda, la Tanzanie et le Congo, « pratiquement toutes les élites hutu furent annihilées ».
Parmi ceux qui réussissent à s’échapper, il cite plusieurs noms que l’on retrouvera plus tard dans la politique, dont un certain Melchior Ndadaye. Un nom à retenir.
Ces jeunes hommes ne le savent évidemment pas encore, mais certains d’entre eux joueront un rôle majeur dans l’histoire politique du Burundi. Pour l’heure, ils sont des rescapés. Ils doivent partir.
Le Rwanda, refuge naturel ?
Pour beaucoup de ceux qui prennent la direction du nord, le Rwanda pourrait apparaître comme une destination naturelle.
Le pays est alors dirigé par Grégoire Kayibanda. La « Révolution sociale » de 1959 a renversé l’ancien ordre politique et porté des élites hutu au pouvoir.
Le contraste avec le Burundi de Micombero paraît saisissant.
D’un côté, un régime dans lequel le pouvoir est largement dominé par des militaires tutsi et qui vient de massacrer une grande partie de l’élite hutu. De l’autre, une République gouvernée par des Hutu.
Pour les réfugiés burundais, l’identité ethnique commune pourrait laisser espérer une solidarité presque naturelle.
La réalité sera plus compliquée. Sylvestre Ntibantunganya a gardé de cette période le souvenir de ce mot : nyakarundi. Et il n’est pas le seul.
Dans son témoignage, le terme prend une tonalité de moquerie. Certains responsables rwandais l’emploient pour renvoyer les réfugiés à leur origine burundaise.
Ils sont Hutu. Mais ils sont des Hutu du Burundi.

Des Nyakarundi. Ntibantunganya, dans ses mémoires, se souvient également d’une autre humiliation : certains dirigeants rwandais reprochaient à ces réfugiés d’avoir accepté pendant des décennies la « férule tutsie » sans se révolter.
La remarque révèle une différence politique beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît.
Pour certains Rwandais, l’histoire de leur pays depuis 1959 avait démontré qu’une majorité hutu pouvait renverser un ordre dominé par des Tutsi et conquérir le pouvoir.
Pourquoi les Hutu du Burundi n’en avaient-ils pas fait autant ? La question, on s’en doute bien, pouvait être cruelle pour des hommes et des femmes qui venaient précisément de fuir des massacres.
Mais elle révèle surtout quelque chose que l’appartenance ethnique commune pouvait masquer : être Hutu au Rwanda et être Hutu au Burundi ne signifiait pas nécessairement avoir vécu la même histoire, ni penser la politique de la même manière.
L’ethnie rapprochait. La nationalité séparait. Et les expériences historiques aussi. Mais avec les réfugiés, 1972 traverse également la frontière.