La méfiance qui marque aujourd'hui encore les relations entre le Rwanda et le Burundi ne date pas des crises récentes. Elle remonte aux premières décennies de l'indépendance, lorsque les deux pays sont devenus les acteurs d'un jeu de vases communicants, s'échangeant des vagues de réfugiés au rythme de leurs drames politiques. Chacun est tour à tour devenu une terre d'accueil pour les exilés de l'autre, et l'a soupçonné d'abriter les artisans de sa propre déstabilisation.
À partir de 1959, des dizaines de milliers de Tutsi rwandais fuient les violences de la Révolution sociale et trouvent refuge au Burundi. Treize ans plus tard, en 1972, le mouvement s'inverse : des centaines de milliers de hutu burundais prennent le chemin de l'exil (1), dont une part importante vers le Rwanda, pour échapper aux massacres qui ravagent leur pays.
Ces exodes bouleversent durablement les équilibres démographiques, politiques et sécuritaires de la région. Les réfugiés ne sont plus seulement les victimes des crises : leur présence devient un enjeu majeur des relations entre Kigali et Bujumbura.

Ces exils déplacent bien plus que des populations. Ils transportent des récits de persécution, des solidarités forgées dans l'épreuve, mais aussi des peurs et des ressentiments qui se transmettent de génération en génération. Certains y ajoutent l'espoir — ou le projet politique — d'un retour au pays.
Au fil des décennies, ces mémoires croisées façonnent la manière dont les deux États se perçoivent, interprètent les crises de leur voisin et réagissent aux mouvements de populations. Comprendre les tensions actuelles entre Kigali et Gitega suppose de revenir à cette matrice, où s'entremêlent hospitalité, exil, peur, mémoire et rivalités politiques.
Ce premier épisode est consacré au mouvement initial : celui des Tutsi rwandais vers le Burundi, de 1959 à la naissance du Front patriotique rwandais.
Le deuxième reviendra sur le mouvement inverse, celui des hutu burundais contraints de fuir après les massacres de 1972.
La fuite vers une terre d'accueil… mais pas une nouvelle patrie
Nous sommes en février 1964. L'actualité internationale est dominée par la guerre froide. Au cœur de l'Afrique des Grands Lacs, l'exode des Tutsi rwandais et les massacres qui l'accompagnent passent presque inaperçus. Comme si les tragédies de cette région ne retenaient l'attention du monde qu'une fois le pire devenu irréversible.
Le 4 mars 1964 donc, Le Monde publie un long témoignage sur les massacres qui viennent d'ensanglanter le Rwanda, sous un titre d'une prudence révélatrice : « À propos des massacres du Ruanda » (2). Le contenu, lui, ne laisse place à aucune ambiguïté.
L'auteur n'est ni un militant ni un opposant au régime rwandais : Pierre Vuillemin est un enseignant français détaché par l'UNESCO à Butare. Témoin direct des violences de décembre 1963, il y annonce sa démission.
Il refuse, écrit-il, de « rester au service d'un gouvernement responsable ou complice d'un génocide », et dénonce « l'indifférence et la passivité de la grande majorité des Européens », une « complicité objective ».
Dans la préfecture de Gikongoro, écrit-il, des milliers de personnes sont massacrées en quelques jours, femmes et enfants compris. Pour lui, ces tueries ne relèvent pas de débordements locaux mais d'une politique systématique.
Sa dernière phrase :
« De toute évidence, ces événements ne sont pas un accident ; ils sont la manifestation d'une haine raciale soigneusement entretenue. »
Le mot « génocide » est écrit, en 1964, trente ans avant celui qui lui donnera sa charge définitive.
Au début de l'année 1964, l'exil est déjà le destin de dizaines de milliers de tutsi rwandais. Les survivants prennent le chemin des pays voisins : l'Ouganda, le Congo, la Tanzanie et, naturellement, le Burundi.