La reconduction du mandat du Rapporteur spécial de l’ONU ravive la confrontation avec Gitega, qui dénonce une « arme diplomatique ». Pourquoi le maintien du regard international suscite-t-il une telle hostilité ? En refusant de coopérer avec le rapporteur onusien, le pouvoir entretient la défiance qu’il voudrait dissiper. En l’autorisant à travailler au Burundi, Gitega permettrait à l’opinion nationale et internationale d’apprécier, sur la base de faits vérifiés, le respect des droits humains dans le pays.
Ce n’est pas nouveau. Il y a eu le Brésilien Paulo Sérgio Pinheiro, de 1995 à 1999, puis l’Ivoirienne Marie-Thérèse Keita Bocoum, de 1999 à 2004. Depuis 2022, c’est le Burkinabé Fortuné Gaétan Zongo. Trois rapporteurs spéciaux, à des époques différentes de l’histoire du Burundi. Ils ont vécu la même chose. Ou presque.
La méfiance envers les enquêtes internationales précède ces mandats. Déjà, en 1988, après les massacres de Ntega et Marangara, les autorités avaient refusé une mission d’enquête de l’ONU, invoquant leur souveraineté et leur capacité à mener elles-mêmes les investigations.
Selon les crises, les obstacles ont ensuite pris différentes formes : en janvier 1996, l’insécurité empêchait Paulo Sérgio Pinheiro de se rendre au Burundi. En octobre 2016, les trois experts de l’enquête indépendante de l’ONU étaient déclarés persona non grata après la publication de leur rapport. Les circonstances diffèrent, mais ces épisodes éclairent les difficultés anciennes du regard international sur les droits humains au Burundi.
Le 6 octobre 2026, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a reconduit pour un an le mandat de Zongo. La résolution a recueilli 22 voix pour, 7 contre et 17 abstentions. Le maintien du mécanisme bénéficie donc d’un soutien suffisant, sans faire consensus.
Gitega, lui, rejette cette décision. Élisa Nkerabirori, ambassadrice et représentante permanente du Burundi auprès des Nations unies à Genève, dénonce « un acharnement ciblé et une ingérence hégémonique de certaines puissances occidentales ». Elle accuse ces dernières de vouloir isoler le pays et l’asphyxier économiquement sous couvert de protection des droits humains.
Selon elle, le mécanisme constitue « une arme diplomatique exercée afin d’affaiblir les institutions républicaines de mon pays et d’imposer une gouvernance interne favorable à leurs intérêts stratégiques, politiques et idéologiques ».
Ces accusations placent le débat sur le terrain des intentions. Mais elles laissent entière une question : pourquoi le Conseil estime-t-il encore nécessaire de maintenir un regard indépendant sur le Burundi ?
La souveraineté et les engagements
Le Burundi n’est pas le seul État à remettre en question une surveillance internationale. Les autorités peuvent contester le travail du rapporteur ou la sélectivité du Conseil. La critique mérite d’être examinée : cette instance est composée d’États, avec leurs alliances et leurs intérêts.
Mais invoquer la souveraineté ne règle pas tout. En devenant membres de l’ONU, les États s’engagent aussi à coopérer à la promotion et au respect des droits humains. Les mandats des rapporteurs spéciaux sont établis par des résolutions du Conseil des droits de l’homme ; ils s’inscrivent dans ce cadre international.
Dénoncer les motivations des promoteurs d’une résolution ne suffit donc pas à réfuter les faits rapportés. Ceux-ci appellent des réponses précises.
Derrière les mots, des personnes, des vies

Emmanuel Mfitiye. Au lycée du Lac Tanganyika, ses élèves l’appelaient « Papa Bonheur ». Un professeur de français retraité, un père de deux enfants. Le 24 mars 2025, il a été embarqué de force dans une camionnette, en plein centre de Gitega.
Un billet publié quelques jours plus tard dans Les Carnets racontait les recherches de sa famille dans les prisons et les cachots, sans retrouver sa trace. Cet homme était diabétique et hypertendu. L’incertitude sur son sort était aussi une angoisse pour sa santé. Plus aucune trace de « Papa Bonheur ».
Ce cas précède la période couverte par le dernier rapport de Zongo, qui va de juillet 2025 à juin 2026. Mais des alertes plus récentes montrent que la question des enlèvements demeure.
Dans son rapport publié le 5 octobre, SOS-Torture Burundi signale l’enlèvement, la veille à Bujumbura, de Jean Bosco Kinyange, un commerçant de 50 ans et père de dix enfants, un membre du CNL proche d’Agathon Rwasa.
Selon le témoignage d’un de ses enfants, rapporté par l’organisation, Jean Bosco Kinyange faisait du sport avec lui lorsqu’un homme en tenue de police l’a saisi et entraîné vers une camionnette. Trois autres hommes en uniforme se trouvaient à bord. L’enfant a demandé où ils emmenaient son père. Il aurait reçu plusieurs gifles pour toute réponse.
Au moment de la publication du rapport, les recherches familiales dans les cachots de la police judiciaire étaient restées vaines. Deux jours après cet enlèvement signalé, le mandat du Rapporteur spécial était reconduit à Genève.
Puis il y a le docteur Christophe Sahabo. Un témoignage publié en juin dans Les Carnets décrit les tortures qui lui ont été infligées dans les cachots du Service national de renseignement. Le récit émane d’un agent resté anonyme pour sa sécurité. Certains éléments ont pu être recoupés ; d’autres demeurent impossibles à vérifier indépendamment. Ces limites appellent une investigation capable d’établir les faits.
Derrière une disparition, il y a une famille qui cherche un proche, sans savoir s’il est encore vivant. Derrière les allégations de torture, une personne dont la parole et les blessures doivent pouvoir être examinées.
Ces cas ne valident pas automatiquement chaque conclusion du rapporteur. Ils donnent cependant une réalité humaine aux préoccupations soulevées. Où sont les personnes emmenées, et que leur reproche-t-on ? Les familles ont droit à une réponse. Les allégations de violence, elles, exigent une enquête.
Ces cas ne sont qu’un aperçu des violations signalées : bien d’autres restent dans l’ombre, faute de témoignages ou par crainte des représailles.
Quels recours au Burundi ?
Le rapport de Zongo pose précisément la question des institutions censées répondre à ces alertes. Il met en cause l’indépendance de la justice et des institutions nationales de protection des droits humains, notamment la CNIDH et la Commission Vérité et Réconciliation. Il évoque également les pressions sur les magistrats et le maintien en détention de personnes acquittées.
Le dossier Sahabo illustre les questions que soulève l’action de la CNIDH. En juin, une délégation s’est rendue auprès du médecin, détenu à Ruyigi. Selon les informations rapportées dans « La route de Genève passe bien par Ruyigi », elle se composait d’une chargée d’études et de deux stagiaires.
Les sources citées ne décrivaient pas une investigation sur les allégations de torture. Certaines évoquaient une démarche destinée à la « consommation externe », alors que le président de la Commission se rendait à Genève.
L’existence d’une commission des droits de l’homme ou de tribunaux ne suffit pas. Encore faut-il que ces institutions puissent remplir leur mission sans subir de pressions politiques. Zongo, dans son rapport, recommande d’ailleurs un examen spécial du statut de la CNIDH afin d’évaluer sa conformité aux principes régissant les institutions nationales de défense des droits humains.
La presse, qui pourrait aussi rendre ces faits publics, travaille elle-même sous pression. Le rapport décrit un climat de surveillance des médias et d’autocensure. Il rapporte que, dans certaines provinces, la couverture de sujets jugés « sensibles » serait soumise à une autorisation préalable. Il relève également les pressions croissantes subies par Iwacu durant la période considérée. Lorsque ceux qui enquêtent rencontrent de tels obstacles, les possibilités de vérifier les faits et d’interpeller les autorités se réduisent.
Le risque de 2027
Pour l’Union européenne, qui a porté la résolution par la voix de l’Irlande, l’enjeu est aussi électoral : les libertés d’expression, d’association et de réunion doivent pouvoir s’exercer à l’approche de 2027.
Le rapport décrit une concentration du pouvoir après les élections de 2025 et des restrictions qui compromettent la compétition présidentielle. Il estime que ces conditions font peser un risque élevé de nouvelles violations.
À l’approche de 2027, le mandat du rapporteur prend aussi une dimension préventive : ses alertes peuvent aider à prévenir de nouvelles violations et à garantir les libertés nécessaires à une véritable compétition électorale. Gitega conteste ses conclusions.
Depuis 1988, la réponse de Gitega n’a guère varié : le regard extérieur est vécu comme une agression. Pourtant, trois décennies de refus n’ont jamais fait taire les questions. Elles les ont seulement déplacées à Genève, où d’autres décident à la place des Burundais.
À un an du scrutin, ce choix a un coût. Un pouvoir convaincu de son bilan aurait tout intérêt à ouvrir ses portes : chaque fait vérifié serait un argument contre ses détracteurs. En les maintenant fermées, il laisse s’installer une conclusion que ses propres démentis ne suffisent plus à contredire. La question n’est donc plus de savoir pourquoi le Conseil maintient son regard sur le Burundi, mais pourquoi le Burundi refuse d’y répondre.
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