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102 jours: le fils qui n'a pas eu le temps

Le Burundi commémore un président. Moi, j’entends encore une mère.

La mère du Président Ndadaye lors de notre rencontre en 2014
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Comme tous les 21 octobre, il y aura les commémorations. Une messe, un dépôt de gerbe, des discours. Les gestes sont connus. C'est devenu une tradition. Le président Ndadaye appartient à l'histoire.

Mais ce matin, je pense à sa mère.

Je repense à ce reportage à Nyabihanga, en 2014. À l'époque, j'avais encore le droit d'être dans mon pays. Je m'étais rendu sur la « colline » natale de Ndadaye, comme on dit chez nous. Et les mots de sa mère me reviennent ce matin :

« Ils ne lui ont pas laissé la chance de montrer ce qu'il pouvait faire. »

Tout est là. Le temps refusé.

À l'époque de son élection, je suis jeune journaliste à la radio nationale. Ai-je vraiment connu le président Ndadaye ? Oui et non.

J'ai couvert une partie de sa campagne. Je l'ai entendu égrener les 42 propositions de son parti, le Frodebu, devant des foules acquises à sa cause. J'ai vu l'espoir dans les yeux de militants affamés de changement.

Je me souviens surtout d'un reportage vers la fin de sa campagne. De cet impressionnant corridor humain, à la sortie sud de Bujumbura, de Kanyosha en direction de Rumonge. Une foule venue saluer celui qui incarnait, à ses yeux, la promesse d'un autre Burundi.

Uburundi busha. Un Burundi nouveau.

Cet espoir avait des visages. Je les ai vus.

Investi le 10 juillet 1993, Melchior Ndadaye est assassiné le 21 octobre. Après 102 jours. Il a quarante ans.

Comment raconter un président qui n'aura pratiquement pas eu le temps de gouverner ? Que peut-on dire de ce qu'il aurait accompli, des engagements qu'il aurait tenus, des déceptions qu'il aurait peut-être suscitées ?

Nous n'en savons rien. Nous n'en saurons jamais rien.

Ils ne lui ont pas donné le temps.

Je ne veux pas revenir aujourd'hui sur ses derniers instants. J'ai édité, des années plus tard, Ma vérité sur l'assassinat de Ndadaye, le témoignage de Joseph Rugigana, l'officier qui l'avait conduit avec sa famille du palais bombardé au camp Muha. Ndadaye pensait y être en sécurité. La suite, on la connaît.

Ce matin, c'est à Nyabihanga que je reviens.

Quand nous arrivons, le chauffeur, le cameraman, un collègue et moi, sa mère est aux champs. Encore alerte, travailleuse. Elle prend quelques minutes pour se préparer avant de nous recevoir. Elle nous appelle ses bibondo. Ses enfants.

Je suis venu l'interroger sur un président. Elle me parle affectueusement de son"Merikiyoro".

Le garçon qui partageait avec ses camarades. Le fils qui, pendant les vacances, mettait une culotte et allait cultiver dans les marais. Elle se souvient de son parcours, de son exil, de son retour. Puis de ce jour où elle a assisté à la passation de pouvoir. Son enfant était devenu président de la République.

Trois mois plus tard, elle apprend sa mort à la radio.

Et cette terrible phrase qui résonne en moi :

« Ils ne lui ont pas laissé la chance de montrer ce qu'il pouvait faire. »

Au moment de partir, elle nous raccompagne jusqu'au véhicule. Un petit garçon grimpe dans l'avocatier de la cour. Elle tient à nous donner des avocats.

J'ai gardé ce souvenir aussi. Cette mère éprouvée qui trouvait encore quelque chose à offrir aux enfants des autres.

Elle a disparu en janvier 2018. Mais ce matin, sa voix me revient.

Que serait devenu le Burundi si Ndadaye avait pu gouverner ? Je me garderai de lui inventer un destin. Il aurait eu ses épreuves, ses contradictions, ses erreurs peut-être. Il aurait fallu le juger sur ses actes.

Encore aurait-il fallu le laisser vivre.

Ce 21 octobre, on déposera des fleurs devant son tombeau. On rappellera son nom, ses promesses, sa place dans notre histoire.

Moi, j'entendrai sa mère. Elle ne demandait pas qu'on fasse de son fils un homme parfait.

Seulement qu'on lui laisse le temps.

Pas 102 jours.


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