« C’est sur le cadavre de Ndadaye que s’est constitué le Hutu Power », Alison Des Forges.
Un an avant le génocide, le Burundi a offert au Rwanda son premier prétexte.
Voici comment une élection est devenue une arme.
Nous l’avons raconté dans les épisodes précédents : pendant plusieurs décennies, le Burundi et le Rwanda ont été traversés par des exils croisés.
Du côté burundais, une génération de jeunes intellectuels hutu, dont Melchior Ndadaye, Sylvestre Ntibantunganya et Léonce Ngendakumana, a été profondément marquée par l’exil au Rwanda. Ces hommes y ont découvert les limites de la solidarité ethnique : être Hutu dans un pays gouverné par des Hutu ne suffisait pas à garantir leur pleine intégration.
Mais l’exil fut aussi pour eux un lieu de rencontres, de réflexion et d’organisation politique. Un creuset où sont nés plusieurs mouvements politiques dont UBU et BAMPERE (1).
De retour au Burundi, ils structurent progressivement leur engagement. Leur parcours politique les conduit à la création du Frodebu en 1986, avec l’ambition de transformer le système politique par la voie démocratique.
En juin 1993, selon le témoignage de Sylvestre Ntibantunganya, la victoire de Melchior Ndadaye suscite l’enthousiasme du président rwandais Juvénal Habyarimana. Quatre mois plus tard, l’assassinat de Ndadaye provoque un nouveau traumatisme dont les répercussions dépassent les frontières burundaises.
Nous n’allons pas revenir ici sur les ressorts de la victoire du Frodebu : sa stratégie électorale, sa mobilisation populaire ou les circonstances intrinsèques qui ont permis à Melchior Ndadaye d’accéder au pouvoir.
Notre question est ailleurs.
Que signifiait cette victoire pour le pouvoir rwandais voisin ? Comment fut-elle accueillie par le régime de Juvénal Habyarimana, alors engagé dans une guerre contre le FPR ? Qu’a-t-elle changé pour les réfugiés burundais installés au Rwanda ? Et comment, quatre mois plus tard, l’assassinat de Ndadaye allait-il nourrir les tensions politiques rwandaises ?
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir au 1er juin 1993.
Pourquoi la victoire du Frodebu enchante Kigali

Le 1er juin 1993, Melchior Ndadaye remporte donc l’élection présidentielle au Burundi. Son parti, le Frodebu, obtient ensuite une large majorité aux élections législatives.
À Kigali, Juvénal Habyarimana accueille les résultats avec enthousiasme.
Dans ses mémoires, Burundi : Démocratie piégée, que nous avons publiés aux Éditions Iwacu, Sylvestre Ntibantunganya rapporte que le président rwandais en était « très enchanté ».
Pourquoi ? Selon l’ancien président burundais, cet enthousiasme répondait à deux calculs politiques. Le premier concernait l’avenir même du régime rwandais.
Au pouvoir depuis le coup d’État de juillet 1973, Habyarimana affronte depuis octobre 1990 la rébellion du Front patriotique rwandais, dirigée par des exilés tutsi. La guerre s’accompagne de pressions internes et internationales en faveur d’une ouverture politique et de négociations de paix.
Or, le Burundi vient d’offrir un précédent inattendu. Un jeune parti dirigé par des cadres hutu a remporté les élections face à un pouvoir longtemps dominé par une élite tutsi.
Pourquoi un scénario comparable ne pourrait-il pas se reproduire au Rwanda ?
Ntibantunganya estime que la victoire du Frodebu « doit avoir convaincu les détenteurs du pouvoir à Kigali qu’ils pouvaient garder leur pouvoir par le biais d’élections libres » (2).
L’auteur propose ici une interprétation des calculs du régime rwandais. L’alternance burundaise pouvait laisser espérer à Habyarimana qu’une transition démocratique ne signifiait pas nécessairement la perte du pouvoir.
Quelques semaines plus tard, le 4 août 1993, le gouvernement rwandais et le FPR signent les accords de paix d’Arusha.
Les négociations avaient commencé bien avant la victoire du Frodebu. Il serait donc excessif d’attribuer leur aboutissement au seul précédent burundais. Mais, selon l’analyse de Ntibantunganya, celui-ci aurait contribué à rassurer les dirigeants de Kigali sur leurs perspectives électorales.
L’enthousiasme du président Habyarimana répondait cependant à un second calcul. Il était cette fois diplomatique et militaire.
À Ngozi, deux présidents, deux préoccupations
Selon Sylvestre Ntibantunganya, bras droit du président burundais à l’époque, Habyarimana voit dans le nouveau pouvoir burundais « un allié pour refaire l’équilibre diplomatique et militaire dont il avait besoin dans sa guerre contre le FPR ».
Le président rwandais sollicite une rencontre avec Melchior Ndadaye. Les deux hommes se retrouvent à Ngozi, au début du mois de septembre 1993.