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ANTOINE KABURAHE
Analyses et enquêtes indépendantes sur le Burundi et les Grands Lacs
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Yalla Yalla ! Carnet d’une CAN marocaine

De retour de la CAN 2025, au-delà des matchs, j'ai découvert un royaume qui déploie son soft power avec habileté, mais aussi la confraternité retrouvée avec d'autres journalistes africains en lutte pour une information libre.

Yalla Yalla ! Carnet d’une CAN marocaine

Invité par l’Association Nationale des Médias et des Éditeurs du Maroc (ANME)  avec  17 autres “principales personnalités de médias africains” (merci pour cette reconnaissance), j’ai  eu l’occasion de vivre de grands moments de la CAN 2025.

Je ne suis pas chroniqueur sportif, mais j’aime bien le football. Et à ce niveau de la compétition, le sport est pour moi élevé au niveau de l’art que l’on ne peut qu’aimer. Mieux encore, comme journaliste et écrivain, cette fête continentale du sport est aussi l’occasion de rencontres, de découvertes d’un pays et de ses habitants.

Je ne m’étendrai pas sur les compétitions elles-mêmes, le côté technique, ce n’est pas ma spécialité. Les rencontres furent toutes captivantes, halétantes. Un ressenti (personnel): je regarde souvent les compétitions européennes, je ne sais pas pourquoi, comparées aux rencontres africaines, elles me semblent plutôt froides, un jeu  toujours très calculé, planifié. Le jeu africain m’a semblé moins bridé, créatif, physique aussi. Ne m'en tenez pas rigueur, tout ceci est subjectif : ce n’est que le regard d’un semi-profane.

Aussi, comme de nombreux spectateurs j’ai été attristé par la finale... Les spécialistes évoquent des erreurs d’arbitrage. La sortie des joueurs sénégalais dépités, mais qui vont revenir sur le terrain grâce à la médiation de leur capitaine, Sadio Mané, qui a été un vrai Mushingantahe ( sage) comme on dit chez nous. On n’ose pas imaginer l’opprobre, peut être à vie, si l’équipe sénégalaise n’était pas revenue sur le terrain. Et le football a de ces retournements magiques: les Sénégalais vont finalement remporter avec une frappe magnifique quasiment à la fin de la rencontre, dans une ambiance électrique. Mais le mal était fait, quelque chose s’est brisé avec cette fin chaotique, mettant à mal la fraternité jusque-là vécue dans les gradins entre Sénégalais et Marocains.

Désormais, les réseaux sociaux ont pris le relais et certains commentaires laissent transparaître racisme et xénophobie. Des deux côtés.Tout cela passera. Mais au-délà des matchs, le Royaume chérifien a démontré  une bonne organisation, des infrastructures flambant neuves capables d’accueillir une compétition continentale.

Une hôtesse en tenue traditionnelle au stade de Casablanca

Il faut le reconnaître, le pays a notamment investi dans la mobilité, avec des autoroutes bien entretenues qui maillent le pays. Le TGV entre Casablanca et Tanger n’a presque rien à envier au Thalys. Certes, au fil du voyage on traverse des petites villes de campagne modernes, mais on voit surgir des villages ruraux , des paysans que l’on devine peiner à exploiter la terre,  parfois tirant des ânes. Le chemin est encore long.

 Mais que ce soit à Rabat, Casablanca, Tanger, Marrakech, Fez…le Maroc, avec une croissance économique régulière (autour de 3-4% en moyenne ces dernières années), est un pays qui avance.

Un pays clairement dans une dynamique de transformation économique et qui attire des investissements étrangers significatifs, notamment dans l'automobile et les énergies renouvelables.

Casablanca Finance City : la passerelle africaine du Maroc

C’est un quartier incontournable. Des buildings s’élancent à l’assaut du ciel. Quinze ans après sa création, Casablanca Finance City (CFC) s'est imposée comme un acteur incontournable de la finance africaine. Ce quartier d'affaires ultramoderne, symbolisé par la tour de verre "CFC First" qui domine la capitale économique marocaine, incarne l'ambition du royaume chérifien de devenir le hub financier du continent.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Depuis 2016, CFC occupe la première place des centres financiers africains selon le Global Financial Centres Index, devançant son rival historique de Johannesburg. La plateforme regroupe aujourd'hui plus de 240 entreprises membres – dont une cinquantaine françaises – actives dans les secteurs financier, juridique, industriel et technologique. Parmi elles figurent des multinationales comme Allianz, Lenovo ou Arthur D. Little, attirées par un cadre fiscal particulièrement avantageux : exonération totale d'impôt sur les sociétés pendant cinq ans, puis un taux réduit de 15% contre plus de 30% dans le régime commun.

Cette attractivité repose aussi sur un positionnement géographique stratégique. CFC se présente comme une passerelle entre trois continents : l'Afrique, l'Europe et le Moyen-Orient.

Autre potentiel: le port de Tanger.

À quelques encablures du détroit de Gibraltar, à seulement 14 kilomètres des côtes espagnoles, le complexe portuaire Tanger Med incarne la transformation industrielle et logistique du Maroc. Inauguré en 2007, ce méga-port s'est hissé en moins de deux décennies au rang de première plateforme portuaire d'Afrique et de Méditerranée, devançant tous ses concurrents continentaux.

Le royaume chérifien a transformé cette compétition continentale en vitrine géante de ses ambitions. Et c'est de bonne guerre. Le football est depuis longtemps un instrument de “soft power” redoutablement efficace, peut-être l'un des rares langages universels capables de transcender les clivages et de projeter une image en quelques semaines là où la diplomatie traditionnelle mettrait des années.

Le Maroc ne s'y est pas trompé. Partout, de Casablanca à Tanger en passant par Rabat, le pays a soigneusement orchestré la mise en scène de sa modernité : infrastructures rutilantes, organisation millimétrée, hospitalité omniprésente. Tanger Med, ce port géant qui défie Johannesburg pour la suprématie africaine, n'était pas loin des conversations. Casablanca Finance City non plus. Le message était clair : regardez ce que nous sommes devenus, regardez où nous allons.

Mais la lucidité doit rester de mise. Peut-on vraiment connaître un pays en une dizaine de jours ? Évidemment non. On ne saisit pas en quelques matchs et quelques déplacements les complexités d'une société, ses fractures sociales, ses zones d'ombre. Mais on ressent quelque chose d'essentiel : les dynamiques en cours, l'énergie d'un pays en mouvement.

Un pays  malgré tout accueillant

Tout au long de la compétition, avant cette finale chaotique, les Marocains ont profité de la CAN pour présenter le meilleur visage du pays. Aux invités ont donne et on présente le meilleur de soi.

A Casablanca, dans le marché dit “africain” on y croise des Guinéens, des Sénégalais, des Maliens. Des jeunes qui ont quitté leurs pays pour tenter leur chance ici. Je me suis fait couper les cheveux dans un salon guinéen, dans une ambiance bon enfant sur fond d’une musique malinké.

Des  Sénégalaises jouent les rabatteuses à la recherche de femmes à “tresser” les cheveux. Mais faites attention pour traverser la rue et entrer dans le marché: les conducteurs marocains semblent ignorer la signification du passage piéton. Je ne sais pas comment ils n’écrasent pas les gens. Un autre miracle marocain.

Des “racines et des ailes”

Le Maroc joue sur deux tableaux avec une habileté consommée. C’est un pays fortement ancré dans la tradition mais qui s’élance dans le futur. A quelques kilomètres des terminaux high-tech de Tanger Med, j'ai failli me perdre dans les labyrinthes du souk de Fès, où des artisans ferroniers tout droit sortis de la nuit des temps battent le fer comme leurs ancêtres le faisaient il y a mille ans. Je suis tombé sous le charme discutable d'un charmeur de cobras sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech, où des cars entiers déversent quotidiennement des touristes en quête d'exotisme authentique. Le royaume reste fermement attaché à ses traditions – le travail du fer, la poterie, la bijouterie, le tressage des tapis, les tanneries médiévales – ce qui d'ailleurs en fait une destination touristique mondialement prisée.

Ifrane, le Maroc inattendu

Parmi les découvertes inattendues  : Ifrane. Cette petite ville nichée dans le Moyen Atlas, à 1 650 mètres d'altitude, détonne complètement avec l'image d'Épinal du Maroc. Enneigée lors de mon passage, impeccablement propre, Ifrane ressemble à tout sauf à une ville marocaine. Surnommée la "Petite Suisse" du Maroc, elle attire de nombreux touristes, marocains et étrangers, venus profiter de ses stations de ski en hiver et de sa fraîcheur en été.

Construite par les Français dans les années 1930 comme station de villégiature pour l'administration coloniale, Ifrane abrite aujourd'hui l'Université Al Akhawayn, une institution anglophone d'élite qui accueille des étudiants du monde entier. En parcourant ses rues bordées d'arbres parfaitement alignés, on se croirait transporté dans une station alpine européenne. C'est encore une facette de ce Maroc aux mille visages, capable d'offrir en quelques centaines de kilomètres des paysages et des atmosphères radicalement différents : des souks séculaires de Fès aux buildings futuristes de Casablanca Finance City, des plages méditerranéennes aux montagnes enneigées de l'Atlas.

 Cette dualité n'est pas un paradoxe, c'est une stratégie. Le Maroc mise simultanément sur son héritage civilisationnel millénaire et sur sa capacité à incarner une Afrique moderne, connectée, attractive. L'artisan qui grave le cuivre dans la médina de Fès et l'ingénieur qui supervise les grues automatisées de Tanger Med participent, chacun à leur manière, au même récit national : celui d'un pays-pont entre les continents, entre les époques, entre tradition et modernité.

La mosquée Hassan II : une offrande à l'éternité

L'architecture sacrée a toujours été, à travers les âges et les civilisations, une manière pour l'humanité de dialoguer avec l'infini.

J'ai été saisi d'un moment de grâce dans la fraîcheur de la mosquée Hassan II de Casablanca ouvert au public. Ce monument démesuré, qui s'élance au-dessus de l'Atlantique avec son minaret de 210 mètres – le plus haut du monde –, est un véritable joyau de bois de cèdre et de marbre finement ciselé. Chaque détail, chaque zellige, chaque stuc témoigne d'un artisanat d'exception qui a mobilisé des milliers d'artisans pendant sept années.

Dans ce lieu où la lumière joue avec l'architecture, où le toit vitré laisse pénétrer les rayons du soleil comme une métaphore divine, j'ai ressenti la même émotion que jadis à la basilique Notre-Dame-de-la-Paix de Yamoussoukro, en Côte d'Ivoire. Ces édifices démesurés, parfois controversés pour leur coût pharaonique, partagent une ambition similaire : dépasser l'échelle humaine pour toucher quelque chose d'universel.

C'est comme si les grands de ce bas monde, dans un ultime acte d'humilité paradoxale, s'étaient inclinés pour offrir et laisser à la postérité leur soumission à cette force qui les dépasse. Hassan II au Maroc, Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire : des hommes de pouvoir qui ont voulu, par la pierre et le marbre, inscrire leur foi – ou leur quête de transcendance – dans l'éternité. Un peu comme les pyramides d'Égypte, ces monuments survivent à leurs bâtisseurs et deviennent des symboles qui dépassent leur contexte politique initial. Au-delà des critiques légitimes sur les priorités économiques et sociales, ces lieux forcent le respect par leur beauté et leur dimension spirituelle. Ils rappellent que l'architecture sacrée a toujours été, à travers les âges et les civilisations, une manière pour l'humanité de dialoguer avec l'infini.

La CAN 2025 est donc finie. Elle a été comme toutes ces grands-messes sportives : elles montrent ce qu'on veut bien montrer, dans le timing qu'on a choisi. Mais elles révèlent aussi, malgré elles, l'ampleur des ambitions d'un pays qui a décidé de jouer dans la cour des grands – et qui en a manifestement les moyens.

Une confraternité professionnelle au-delà des gradins

Bonheur dans les stades, donc. Mais la CAN a été bien plus qu'une succession de matchs haletants. Personnellement, elle a été une occasion  d'élargir mon réseau avec d'autres professionnels des médias du continent :  quel bonheur de rencontrer Jean François Channon, l’héritier du grand Pius Njawe, de l’incrévable Le Messager au Cameroun, le pétillant et brillant François Ndjimbi de  Gabon Review qui nous a gratifiés d’un super portrait du “Lumumba de la CAN”., ou encore Cyriaque Paré, le directeur du journal LeFaso.net, un journaliste déterminé et un brin austère.

 Entre deux matchs, dans les navettes d'une ville à l'autre, autour d'un thé à la menthe,  avec des journalistes du Mali, Afrique du Sud, Mauritanie, RDC, Guinée, Sénégal...nous avons partagé nos expériences, nos défis, nos inquiétudes.

J'ai découvert que  nous faisons tous face à une pression politique croissante, que nous naviguons tous dans des contextes de plus en plus restrictifs et des conditions matérielles précaires. Mais quel courage admirable sur le continent !

Le sport a cette vertu de créer des ponts là où la géopolitique dresse parfois des murs. Grâce au football, nous avons pu tisser un réseau informel mais solide de professionnels qui partagent les mêmes valeurs : l'indépendance éditoriale, le journalisme de qualité, la liberté d'informer. Des promesses de collaboration ont été formulées : échanges d'articles, enquêtes transfrontalières, soutien mutuel dans les moments difficiles.

Nous avons échangé nos numéros WhatsApp, créé des groupes de discussion. Ces rencontres m'ont rappelé une évidence parfois oubliée dans nos exils ou nos combats solitaires : nous ne sommes pas seuls. D'autres, ailleurs sur le continent, mènent les mêmes batailles pour une information libre et de qualité.

La CAN 2025 a ainsi été un moment de confraternité professionnelle inattendu. En nous réunissant, l'Association Nationale des Médias et des Éditeurs a créé un espace de dialogue et de solidarité entre journalistes africains qui en avaient cruellement besoin.

Les Marocains ont une expression que j’ai souvent entendue : “Yalla Yalla” – allons-y ! C’est exactement ce qui anime notre communauté de journalistes africains : cette énergie têtue qui nous pousse à continuer, malgré tout.

Certes, j'aurais aimé une fin de CAN moins polémique. Mais au-delà du déluge de commentaires négatifs qui pullulent aujourd'hui sur les réseaux sociaux et qui s'estomperont avec le temps, je veux garder le plus précieux : le football demeure, malgré tout, un sport qui unit.

Et surtout, nous les journalistes, nous formons par-delà les frontières et les langues une communauté de résistance et d'espoir. C'est peut-être là l'héritage le plus durable de ce séjour au Maroc.

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