Le film sur le brasseur John Chris Kavakure est chargé de symboles. C'est l'histoire d'un gamin de la cité de Bwiza avec toujours son kirundi teinté de swahili. Bwiza qu'il aime tant et pour la Première de son film à Den Haag (La Haye) aux Pays-Bas, il a fait venir le chef de zone Bwiza. Très ému. Tout un symbole.
Ce dimanche 22 mars, au cours du Festival Movies That Matter, son film est à l'honneur. « Heilig Schuim – Mousse Sacrée – Sacred Beer ».
La salle est comble. Une centaine de spectateurs. Nous sommes une trentaine de Burundais. Des femmes dont son épouse, altières en Mvutano.
Et dès les premières images, c'est le choc. On voit le Burundi défiler. John Chris a entraîné les réalisateurs — les Néerlandais Thomas Blom et Misha Wessel — dans son Bwiza natal. A Ngozi.
Il raconte sa vie, modeste, revient beaucoup sur sa grand-mère qui brassait si bien la bière de sorgho. C'est elle qui a déposé en lui les secrets immémoriaux du brassage de la banane et du sorgho. Sa scolarité chez les Jésuites au Collège du Saint-Esprit. C'est d'eux qu'il tient cette rigueur et sa foi en Dieu. Mais John Chris va plus loin : il dit que les Pères jésuites l'ont « arraché aux griffes de la guerre ». Derrière le brasseur international, il y a aussi une histoire de survie. Ses études en Belgique. Sa solitude. Parfois on nous demandait de faire des travaux en binôme. « Personne ne voulait travailler avec moi. Je faisais les travaux seul. »
N'empêche. Il sort major de sa promotion. Et se lance dans la fabrication des bières en Belgique.
Il rentre au Burundi pour lancer une brasserie. La bière s'appelle « SOMA », elle est brassée à Ngozi.
Mais c'est très compliqué. La pression est énorme. Il évoque sans s'y étendre le monopole de la Brarudi. « Mais c'était David contre Goliath. Qu'est-ce que je pouvais moi, un petit brasseur face à la machine Heineken ». Aujourd'hui, David a tenu bon : John Chris a conçu des brasseries aux quatre coins du monde.
Le film raconte cette vie de passion. John Chris fait d'ailleurs un parallélisme saisissant entre la vie et la fabrication de la bière. Comme dans la vie, il y a : pression. Fermentation. Maturation. Production. Et… dégustation !
Car, il ne faut jamais dire face à John Chris que vous allez « boire une bière ». Non, dit-il, la bière ne se boit pas, elle se « déguste ».
John Chris, tout natif de Bwiza qu'il est, s'exprime en images. Féru de proverbes kirundi, il en trouve toujours un pour évoquer son parcours. Comme celui-là, qu'il partage à l'occasion de cette première : « La rosée du matin a beau être légère, goutte après goutte, elle finit par nourrir les racines du baobab. »
L'ancien gamin de Bwiza est en train de devenir lentement un entrepreneur international. Ce film — tourné sur trois continents pendant trois ans et coproduit par la prestigieuse chaîne VPRO — en est la preuve éclatante. L'histoire de sa vie est belle. Personnellement, à plusieurs moments, j'ai failli pleurer. D'abord, à revoir les images de mon Burundi natal, si bien filmées.
Ensuite, John Chris fait démentir le déterminisme social. A voir d'où il vient et où il est actuellement, le message est simple : la détermination est le plus grand capital.
Anecdote. A la fin de la représentation, après un « standing ovation », John Chris Kavakure, spontanément, décide d'offrir un verre à tous les compatriotes présents.

Cosmopolite comme son Bwiza natal, nous sommes une trentaine de tous horizons. Il y a ceux qui sont venus de Belgique, des Pays-Bas. Je suis heureux de retrouver mon ami de la RPA Mashok, Excellent Nimubona — qui figure, je l'apprends, au générique du film pour sa contribution à la production. La boucle est belle.
Et on se retrouve dans un petit restaurant à deux pas du Théâtre. Je ne peux d'ailleurs pas oublier le nom : il s'appelle Le Pavlov, cela ne s'invente pas.
C'est un dimanche soir. Nous envahissons bruyamment Le Pavlov. Les deux jeunes femmes de service visiblement épuisées par une longue journée sont débordées par cette arrivée soudaine. Et voilà que spontanément, John Chris prend les choses en main. Le brasseur organise, range les tables, nous fait asseoir. Il ne reste que deux plats disponibles du poisson (dorade et cabillaud) et des burgers.
En quelques minutes, sans élever la voix, sans s'imposer, il a transformé le petit chaos en ordre. On comprend que John Chris n'est pas seulement brasseur. C'est un homme qui a un talent inné pour l'organisation.
John Chris note les commandes de chacun. En moins de 10 minutes, tout le monde est assis, la commande transmise. Les deux jeunes hollandaises sont surprises et soulagées.
Cette petite soirée improvisée devient une fête. « Pourvu que John Chris ne trouve pas une guitare car on ne rentre plus » lâche quelqu'un. Car le brasseur est également un excellent guitariste. On va alors revivre le film en buvant, pardon, en dégustant quelques bières.
Ce soir-là, dans ce Pavlov improvisé en fête, je repense à la formule de John Chris : pression, fermentation, maturation, dégustation. Le gamin de Bwiza est devenu mature. Il déguste la vie.
Dehors, Den Haag est froide et tranquille. Dedans, on est au Burundi. Ce qu'on déguste ce soir, ce n'est pas seulement de la bière — c'est le récit initiatique d'un compatriote qui nous rappelle que rien n'est jamais joué d'avance. Parole de brasseur.
« Heilig Schuim – Mousse Sacrée – Sacred Beer », réalisé par Thomas Blom et Misha Wessel, coproduit par VPRO.
À voir sur NPO 2, le dimanche 29 mars à 22h40.