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ANTOINE KABURAHE
Analyses et enquêtes indépendantes sur le Burundi et les Grands Lacs
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Le Burundi face à la triple menace

Uvira tombe, la frontière rwandaise reste close, et la Tanzanie traverse une crise politique. Pour le Burundi enclavé, c'est la pire configuration possible : ses trois voies d'approvisionnement sont simultanément menacées.

Le Burundi face à la triple menace
Réfugiés congolais à Gatumba sur la frontière avec la RDC ce mercredi 10 décembre

Le spectre d'une crise régionale se referme sur le Burundi. Bien au-delà de l'onde de choc sécuritaire, la progression des combats dans l'Est de la RDC et l'instabilité croissante de la région marquent un tournant décisif qui pourrait étouffer une économie burundaise déjà fragilisée. Pour un pays enclavé, voir ses voies d’approvisionnement se fermer ou devenir instables équivaut à un blocus commercial par procuration.

Ses trois principaux axes d'oxygénation économique connaissent simultanément de graves perturbations : l'Ouest se referme, le Sud traverse une crise et le Nord est verrouillé."

À l’Ouest, la guerre paralyse les échanges ; au Nord, une décision politique verrouille l’accès au Rwanda ; au Sud, la seule voie restante repose sur une Tanzanie traversée par de profondes tensions sociales.

RDC ? En crise

L’évolution de la situation au Sud-Kivu est particulièrement préoccupante. L’instabilité autour d’Uvira, cette ville stratégique sur le lac Tanganyika — que l’AFC/M23 affirme avoir « libérée » — compromet la principale soupape de sécurité de l’économie burundaise. Uvira alimente en effet une part significative du trafic de carburant vers Bujumbura. Sa chute signifierait l’asphyxie, à plus ou moins brève échéance, de l’une des artères commerciales vitales du pays. Cela reviendrait à effacer un canal d'approvisionnement parallèle en carburant et en produits vivriers essentiels, qui atténuait, en marge des circuits officiels, les pénuries chroniques de la capitale économique.

À Gatumba, véritable poumon commercial frontalier, mes collègues ont trouvé une localité méconnaissable. Des dizaines de réfugiés s’y sont regroupés depuis mardi 10 décembre à la brigade de Gatumba, dans le dénuement le plus total. « Les réfugiés ont passé la nuit dans la cour, exposés aux intempéries. Ils ont un besoin urgent de tentes. Hommes, femmes, enfants, assoiffés et affamés… La puanteur est terrible faute de toilettes », témoigne un confrère sur place. Tous implorent une intervention rapide des autorités et des organisations humanitaires.

Des militaires congolais ont été aperçus à Gatumba. Certains portent encore leurs armes

Plus inquiétant encore : de nombreux militaires congolais, toujours armés, ont été vus regroupés au mess des officiers de Gatumba. Des habitants de Vugizo ont aperçu des militaires en mouvement dans les champs, un élément qui accroît leurs inquiétudes. Le risque sécuritaire est réel, et l’instabilité ou la fermeture de la frontière avec Uvira aura des effets immédiats sur l’approvisionnement en carburant. De nombreux automobilistes se rendaient régulièrement en RDC, et le commerce transfrontalier — dans les deux sens — constituait un pilier essentiel de la vie économique locale.

Au Sud ? Un axe fragile

Face à cette menace à l’Ouest, tous les regards se tournent vers la Tanzanie. « Si Uvira se ferme, nous dépendrons entièrement de la Tanzanie », reconnaît un importateur burundais. Mais cette dépendance est, dans le contexte actuel, un pari risqué. Le pays de Julius Nyerere deviendrait de facto l’unique artère vitale du Burundi, supportant l’intégralité du fret via Dar es Salaam et le corridor central.

Or, la Tanzanie est loin d’être le havre de stabilité qu’elle fut longtemps. À la suite des élections générales contestées du 29 octobre 2025, plusieurs villes ont connu des flambées de violence, à la stupéfaction générale. Le malaise couvait pourtant, contenu par un pouvoir dur verrouillé par un parti unique. « Le malaise social était de plus en plus palpable… Sur les réseaux sociaux, des jeunes exprimaient à visage découvert leur colère et leur désespoir », explique Damien Roulette, journaliste belge ayant vécu dans le pays. Il souligne les racines profondes de cette tension : absence d’État de droit, perspectives économiques limitées, répression des opposants. « La peur a disparu », conclut-il.

Dans un tel climat, un simple incident — une pénurie ou une flambée des prix — pourrait cristalliser la colère et paralyser les routes vitales menant au port. La voie tanzanienne est donc un axe fragile pour le Burundi. Par ailleurs, le report massif des importations sur ses infrastructures entraînerait d’ailleurs une surcharge logistique, immédiatement répercutée sur les prix des biens à Bujumbura. « Si la situation se détériorait en Tanzanie, nous serions étranglés en quelques jours », avertit un économiste burundais. Une fermeture temporaire des frontières, un ralentissement des opérations portuaires ou des troubles à Dar es Salaam suffiraient à provoquer des ruptures d’approvisionnement majeures.

Au nord ? Le gel


Au Nord, la situation n’est guère plus rassurante. La frontière avec le Rwanda reste bloquée depuis près de trois ans, figée dans un gel diplomatique alimenté par les accusations croisées de soutien à des groupes armés. Cette route n’était pas la principale pour les importations lourdes, mais elle constituait une alternative stratégique essentielle en cas de problème sur l’axe tanzanien. Aujourd’hui, ce « plan B » a disparu. L’ironie veut que la décision burundaise de s’isoler de son voisin contribue désormais à l’asphyxie accélérée de sa propre économie.

À cette triple menace terrestre s’ajoute une inquiétude ultime : la vulnérabilité du ciel burundais. L’aéroport international Melchior Ndadaye, atout vital, est situé à quelques kilomètres seulement de la frontière congolaise. En cas d’hostilités près de la Rusizi ou d’un débordement du conflit, les compagnies aériennes pourraient suspendre leurs vols pour des raisons de sécurité. Si les routes terrestres et lacustres devenaient impraticables et si la voie aérienne était menacée, le Burundi basculerait dans un quasi-blocus total. Le pays se retrouverait presque coupé du monde, incapable d’importer des produits essentiels, d’acheminer de l’aide ou d’évacuer ses ressortissants. L’étranglement économique deviendrait alors un isolement sécuritaire et humanitaire complet.

Pris entre une RDC trop instable, un Rwanda verrouillé et une Tanzanie en turbulence, le Burundi se trouve devant l'impasse. La diplomatie burundaise doit désormais rouvrir au moins une porte avant que l’étau ne se referme complètement. Normalisation avec Kigali ? Pacte de non-agression avec les nouveaux maîtres de l’Est congolais ? Les solutions existent, mais le temps presse. Dans un pays enclavé, l’isolement n’est jamais anodin. En quelques mois, il peut se muer en asphyxie économique… puis en déflagration sociale.

Étiquettes: News

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