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Kira III — La tempête s'annonce

En 2017, alors que Kira Hospital s’impose comme l’un des plus grands succès médicaux privés du Burundi, les premières attaques et accusations commencent à viser un projet devenu aussi un enjeu de pouvoir.

En 2017, une rumeur circule. Un tract accuse. Derrière l'accusation ethnique lancée contre le directeur de Kira, Dr Sahabo, les documents et les témoignages révèlent autre chose : une opération soigneusement préparée pour s'emparer d'un hôpital en pleine expansion.

Kira Hospital a été conçu pour combler un vide sanitaire criant et mettre fin aux coûteuses évacuations médicales vers Nairobi, Johannesburg ou l'Inde. Derrière ce projet, une alliance inédite : un médecin burundais, le Dr Christophe Sahabo, qui connaît le terrain de l'intérieur — ses carences, ses urgences, ses angles morts —, et des investisseurs étrangers qui apportent les capitaux, les réseaux et l'expérience des standards internationaux.

L'ambition était double : soigner les Burundais qui en ont les moyens, et offrir aux expatriés, au personnel des organisations internationales, aux diplomates et aux dignitaires une structure de niveau mondial, sans quitter la sous-région.

Deux ans après son inauguration officielle par le chef de l'État, en 2015 — un geste fort, qui dit à lui seul l'ambition nationale portée par ce projet —, le pari est en train d'être gagné. Et pas timidement. Les chiffres que j'ai pu consulter ne laissent aucun doute : Kira Hospital n'est pas en train de survivre, il est en train de s'imposer.

Entre début 2016 et début 2017, le chiffre d'affaires mensuel bondit de 280 à près de 400 millions de francs burundais — une progression de 43 % en douze mois. Le déficit d'exploitation, lui, est divisé presque par deux : 3,2 milliards en 2015, 1,9 milliard un an plus tard.

Vingt-quatre médecins spécialistes exercent désormais dans l'établissement. On y pratique la neurochirurgie, la chirurgie cardiaque, la dialyse... Des spécialités qui n'existaient tout simplement pas au Burundi, ou qu'il fallait aller chercher à Nairobi, à Kampala, à l'étranger — à prix de devises. C'est précisément l'ambition que le Conseil d'administration formule sans détour dans ses procès-verbaux : éviter aux Burundais d'aller se faire soigner à l'étranger.

Les chiffres du Conseil d'administration de Kira Hospital (mars 2017) : en deux ans, le chiffre d'affaires mensuel bondit de 280 à 400 millions de francs burundais, le déficit est réduit de 41 %. © Les Carnets d'Antoine Kaburahe

En matière de fréquentation, la progression est spectaculaire. En 2015, l'hôpital accueillait une moyenne de dix patients hospitalisés par jour et quelque 500 consultations par mois — des chiffres modestes, ceux d'un établissement qui fait ses preuves, qui cherche sa clientèle, qui n'est encore qu'une promesse dans le paysage sanitaire de Bujumbura.

En 2018, ces chiffres ont été multipliés par quatre : 40 patients hospitalisés quotidiennement, 4 500 consultations mensuelles. Le service de gynécologie tourne à 70 consultations par jour. Le service d'imagerie, lui, est passé de 575 radios par mois en janvier 2017 à 764 en mai 2018 — et les examens scanner ont été quadruplés dans le même intervalle. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : Kira n'est plus un pari, c'est une réalité.

Cette excellence médicale s'est construite sur une montée en gamme continue. En quelques années, Kira est passé d'une dizaine à 40 spécialistes, et de 8 à 18 services médicaux, intégrant des pôles de pointe inédits au Burundi. Désormais Kira compte des services de : cardiochirurgie, oncologie, diabétologie, hémodialyse et neurochirurgie.

Kira s'est d'abord imposé sur son propre terrain. L'hôpital a tissé des partenariats solides avec des entreprises, des organisations internationales et des ambassades à Bujumbura — devenant en quelques années la référence médicale de la capitale pour les expatriés, les diplomates et les dignitaires.

La réputation va déborder les frontières

En 2018, 35 % des patients viennent de l'Est de la République Démocratique du Congo — de Goma à Kalemie, en passant par Bukavu et Uvira. Des malades qui traversent la frontière, parfois des centaines de kilomètres, plutôt que de se fier aux structures locales.

Pour capter ces patients qui paient en devises, le Conseil d'administration a approuvé l'ouverture d'un guichet en dollars, à l'image des grands hôtels de la place. Ce détail dit beaucoup : un hôpital qui ouvre un guichet en devises n'est plus seulement un établissement de santé — c'est un acteur économique à part entière, capable d'attirer des flux financiers internationaux dans un pays qui en manque cruellement. Les devises manquaient au Burundi. Kira en faisait rentrer.

La traduction financière de cette trajectoire est éloquente. Les recettes mensuelles sont passées de 28 millions de francs burundais lors du premier mois d'exploitation, en 2015, à plus de 600 millions en 2018 — puis à environ 1,2 milliard à la fin de l'année 2021. Une multiplication par plus de quarante en six ans.

Dans les couloirs de certains cercles du pouvoir à Bujumbura, le succès de Kira n'est pas passé inaperçu. Un établissement qui soigne les élites, attire les devises, jouit d'une réputation régionale et dont les recettes ont été multipliées par quarante en six ans — c'est exactement le genre de réussite que l'on aurait pu chercher à dupliquer, à encourager, à essaimer.

C'est le drame burundais : trop souvent, ce que l'on ne sait pas construire, on cherche à confisquer. Les appétits que Kira a fini par susciter sont au cœur de ce qui va suivre.

Les premières flèches

Dans notre pays, souvent, le succès ne protège pas. Il expose. Kira Hospital tourne donc à plein régime. Les recettes montent. La réputation traverse les frontières. Et c'est précisément à ce moment-là — quand il devient évident que l'hôpital vaut quelque chose, beaucoup même — que commencent les premières turbulences.

Elles ne prennent pas, au départ, la forme d'une attaque frontale. Ce serait trop visible, trop risqué. Non : on commence par salir. Par instiller le doute. Par agiter, dans un contexte burundais encore hanté par les fractures de 1972 et de 1993, le poison le plus efficace qui soit — l'accusation ethnique.

En 2017, un tract virulent commence à circuler sur les réseaux sociaux. Le Dr Christophe Sahabo, promoteur et directeur général de Kira, y est accusé de « discriminer les Hutu dans les recrutements ».

Qui est derrière ce tract ? D'où vient-il ? Un témoin de poids a accepté de répondre.

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