Avec Histoire(s) vécue(s) du journalisme au Burundi, l'anthropologue Antea Paviotti apporte une contribution essentielle à l’étude du journalisme burundais en choisissant une approche résolument originale : l'écoute approfondie des histoires de vie. L'auteure a pris le parti de « préserver la parole des témoins » pour combler un vide historiographique, révélant des anecdotes et des tensions quotidiennes que les études « de l'extérieur » ne pouvaient saisir. En proposant ces précieuses perspectives « d'en bas » sur cinquante ans de profession, elle rappelle aux jeunes journalistes une leçon fondamentale : la résilience et l'intégrité de demain se bâtissent sur la connaissance et la compréhension des combats d'hier.

Vous avez passé des heures à écouter des journalistes raconter leur vie. Pourquoi ?
La collecte d’histoires de vie, c'est une méthode souvent utilisée en anthropologie. Et pour cause : à mon avis, rien n'informe mieux sur les dynamiques sociales qu'on cherche à étudier, même quand ces dernières sont plus ou moins connues. Ces longs entretiens créent une écoute de près. On entend alors ce que les événements historiques ont concrètement signifié pour les vies des individus. Et on peut peut-être mieux les comprendre.
Est-ce cette proximité qui rend les témoignages si riches ?
Ce qui est sûr, c’est que cette méthode rapproche l'intervieweure de l'interviewée. Les réponses qu'on obtient sont beaucoup plus riches, en quantité comme en qualité. Mais attention : malgré la proximité qui se crée pendant l’entretien, tant que l'analyste n'est pas burundaise et n'a pas vécu ce que les personnes interviewées lui racontent, son analyse reste une analyse de l'extérieur. Ce que je trouve problématique, dans un travail d’analyse, c’est qu’on est le plus souvent obligé de se focaliser sur les éléments récurrents dans les interviews pour identifier et interpréter les tendances qui émergent des données. Cela force l’analyste à laisser de côté des anecdotes non représentatives, qui sont pourtant extrêmement intéressantes et qu’il est important de connaître pour apprécier d’autres perspectives sur les mêmes faits. C'est pour ça que dans Histoire(s) vécue(s) du journalisme au Burundi, j'ai choisi de ne pas faire d'analyses. J’ai voulu garder l'originalité des récits collectés et ainsi préserver la parole des témoins. Chaque lecteur et lectrice pourra analyser les récits en se basant sur sa propre connaissance du journalisme burundais.
Des révélations extrêmement surprenantes ?
Ce que j'ai pu collecter et partager, ce sont des anecdotes qui auraient très difficilement trouvé leur place dans des publications académiques ou journalistiques traditionnelles. Et pourtant, elles expliquent tellement mieux certains moments de l'histoire du Burundi et de son journalisme.
Par exemple ?
Je pense aux tensions entre Hutus et Tutsis dans les années 1990, dans la société comme dans les rédactions. À l'ambiance électrique des premières radios privées. À la période électorale de 2005. Il y a des passages, dans plusieurs récits, qui, par la simple force de l'expérience vécue et racontée, expliquent ces moments historiques mieux que n'importe quelle analyse de l'extérieur. Ce sont ces anecdotes-là, ces perspectives « d'en bas », que j'ai voulu partager.
Vous mentionnez les anecdotes sur les tensions Hutu-Tutsi dans les rédactions des années 1990. Donnez-nous un exemple. Qu'est-ce qui vous a frappée dans ces récits qui ne pourrait jamais entrer dans une publication académique classique ?
Louis-Marie Nindorera, qui a été directeur général (DG) de la RTNB sous Ndadaye (1993), parle longuement de cela dans son récit. Il raconte qu’après la prise de pouvoir par le FRODEBU, de nouveaux cadres hutus voulaient faire passer à la RTNB des messages qui « flirtaient » avec leur électorat hutu, par exemple lors du rapatriement des réfugié·e·s hutu·e·s et de la réappropriation de leurs terres occupées par des Tutsi·e·s. À la RTNB, des journalistes tutsis extrémistes avaient encore effectivement le pouvoir de s’opposer à de tels messages, et cela créait des situations délicates à gérer pour Louis-Marie, censé être super partes en tant que DG de la RTNB. Dans une publication académique, on retrouvera très difficilement la narration de la manière dont les faits ont été vécus par l’un de leurs protagonistes ; les publications académiques se focalisent le plus souvent sur les faits, effaçant ainsi l’humanité de l’expérience vécue. Pourtant, c’est cette humanité-là qui « frappe » le public : les émotions vécues et racontées par le narrateur permettent au public de se connecter avec l’histoire, et ainsi de la retenir.
Vous dites que vous n'avez pas fait d'analyses pour « préserver la parole des témoins ». Mais vous avez forcément sélectionné, organisé, choisi certains passages. Comment avez-vous négocié cette tension entre votre rôle de chercheuse et votre volonté de ne pas « trahir » leurs voix ?
Pendant les entretiens, j’ai enlevé ma casquette de chercheuse et je me suis mise dans la peau de quelqu’un ou quelqu’une qui voudrait écouter une histoire intéressante, comme une petite-fille devant un grand-père ou une grand-mère qui lui raconte ce qu’il ou elle a vécu quand il ou elle était jeune. Pendant la rédaction du récit, j’ai aménagé certains passages de l’interview pour que le texte soit plus lisible, et pour ne pas trahir la voix des journalistes, j’ai demandé à chacun·e d’eux et elles de réviser le texte préparé et de me dire s’il leur convenait ou si d’autres modifications étaient nécessaires, jusqu’à la finalisation et validation de la version finale. Pendant ce travail de révision, j’ai remis ma casquette de chercheuse lorsqu’il s’agissait de confirmer ou corriger des dates et des événements historiques factuels.
Les récits publiés sont donc des discours personnels sur soi-même et sur son vécu, racontés de manière nécessairement subjective, et ainsi ils doivent être compris. Dans ces narrations, l’attention se focalise sur l’expérience vécue des journalistes, qui donne lieu à des perspectives singulières peu ou non connues.
Parfois, dans votre livre, on retrouve des perspectives divergentes sur les mêmes événements. Par exemple, Simon Kururu dit avoir « été en danger » à la radio nationale dans les années 80, tandis que Karenga Ramadhan y trouve « des professionnels ». Même lieu, même époque, récits opposés. Comment expliquez-vous cela ?
Tout d’abord, chacun·e vit les événements à sa manière, et l’expérience vécue est toujours unique. Il se peut que Simon Kururu et Karenga Ramadhan n’aient pas été exposés aux mêmes contextes et situations à la RTNB, pour des raisons qui resteraient à explorer ; pour comprendre ces divergences, il faudrait un véritable travail de collecte et d’analyse de données supplémentaires. Dans mon travail, je me suis limitée à faire émerger des perspectives d’en bas, parfois divergentes, qui montrent que dans l’étude du journalisme burundais, il faut toujours considérer plusieurs grilles de lecture. En proposant des récits de journalistes de tous bords, j'espère que mon travail invitera les publics à vouloir connaître et s'approprier d'autres grilles de lecture, en plus de celles qu'ils connaissent déjà, pour analyser les parcours et les positionnements des uns et des autres.
Il est aussi important de souligner que la divergence des perspectives ne porte pas tant sur la véracité des faits que sur l'attention prêtée à tel ou tel élément de l'histoire. Et surprise : ces divergences ne dépendent pas toujours strictement de l'appartenance ethnique ou de la condition d'exil.
Un exemple ?
La figure du président Bagaza, par exemple. Simon Kururu l'apprécie beaucoup, le voit comme « un président qui demandait de vérifier les informations » (p. 41). Mais Innocent Muhozi critique son régime pour avoir voulu « effacer pratiquement Rwagasore de l’espace public » (p. 63). Et Gérard Mfuranzima lui reproche sa discrimination des Hutu·e·s. La perception de la figure du président ne dépend donc pas de l’appartenance ethnique ou de la condition d’exil de la personne qui perçoit (Kururu et Muhozi sont tutsis, mais ils apprécient différemment Bagaza ; Muhozi est en exil et il critique Bagaza comme Mfuranzima, qui n’est pas en exil, même si pour des raisons différentes). Bien sûr, l’appartenance ethnique, l’exil et d’autres identités et conditions peuvent influencer les positionnements des uns et des autres dans certains cas (il serait naïf de croire le contraire), mais elles ne les déterminent pas catégoriquement et dans toutes les circonstances. J’espère que ce message émerge spontanément des récits publiés dans Histoire(s) vécue(s) du journalisme au Burundi.
Vous avez interviewé des journalistes en exil en Belgique. Certains d'entre eux vous ont-ils dit des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire s'ils étaient restés au Burundi ?

Je ne saurais pas le dire, mais j'imagine qu’en exil, ces journalistes n'ont plus à prendre certaines précautions. Ils peuvent traiter des sujets considérés comme « délicats » ou analyser l'œuvre du gouvernement sans risquer d'offenser la sensibilité des autorités sur place.
Donc, ils gagnent en perspective ?
Ils adoptent certainement un autre regard sur ce qui se passe au Burundi. Un regard plus proche d'une « analyse de l'extérieur », influencé par leur nouveau contexte, par leur nouvelle vie, par tout ce qu'ils ont vécu depuis qu'ils ont quitté le pays.
L'éloignement du pays peut aussi déformer la perception des faits. Y a-t-il eu des moments où vous avez senti ce décalage dans les récits des journalistes en exil ? Des moments où vous vous êtes dit : « Ce qu'il ou elle me raconte, c'est peut-être déjà une mémoire reconstituée » ?
Mais tout récit d’un événement passé est une mémoire reconstituée. Pour les journalistes en exil comme pour les autres. Dans nos entretiens, nous ne nous sommes pas arrêté·e·s sur l’actualité du Burundi, nous avons seulement parlé de l’histoire personnelle du ou de la journaliste, située dans le passé.
Vos témoins parlent de peur, de deuil, de colère — tout ce que la profession exige de ne pas mettre en avant. En quoi ces émotions éclairent-elles le contexte burundais mieux que les discours officiels sur la neutralité ?
Émotions et neutralité ne sont pas incompatibles, à mon avis, dans la profession journalistique. Comme pour toute chose, il faut trouver la juste mesure. Déjà, disons-le : la neutralité absolue n'existe pas. C'est un idéal vers lequel le journalisme doit tendre autant que possible. Et il doit le faire, j'en suis fermement convaincue. Surtout dans cette ère de post-vérité numérique, infectée de sensationnalisme et de trolls – dont le contexte médiatique burundais n'est pas épargné.
Mais quel est le rôle positif des émotions ?
Les émotions, elles, ouvrent un autre accès à la connaissance. Plus intime, plus immédiat, plus fort. Parce qu'elles font appel au vécu personnel des lecteurs. Le problème se pose quand elles sont mobilisées pour les mauvaises raisons. Mais cela, on ne peut le juger que subjectivement. L'objectif d'un journaliste, c'est d'informer. Contrairement à l'écrivain qui, lui, doit mobiliser les émotions pour que ses lecteurs se connectent aux personnages. Mais imaginons qu'un journaliste, en plus de donner une information, décide de partager une émotion. Qu'il accepte d'être humain, comme les personnes dont il parle et comme celles qui vont le lire. Quel serait l'effet le plus néfaste ? Probablement que les lecteurs s'intéresseraient davantage au message. Et que les personnes dont il parle se sentiraient reconnues. Ce qui ne me semble pas mauvais du tout. Et puis, le journaliste se déchargerait du fardeau de l'impératif de neutralité. Cet impératif qui lui impose de se faire violence, de noyer ses émotions. Le récit de Christian Bigirimana est très éclairant sur ce point.
Où se situe la limite de crédibilité ?
C’est clair que si un article est imbibé d'émotions, il n'est plus crédible. L'exercice est complexe, surtout quand on a été formé dans le respect scrupuleux du paradigme de la neutralité. Pour pratiquer ce que j'appellerais un journalisme plus humain, il faut une sensibilité fine, une humilité extraordinaire et une excellente maîtrise du vocabulaire et de ses émotions.
Christian Bigirimana raconte dans son récit avoir pleuré en couvrant certains événements. Quand vous avez enregistré ce témoignage, et d’autres, qu'est-ce que ça vous a fait ?
Honnêtement, cela ne m’a pas choquée. Je comprends tout à fait que devant certaines scènes, ou en entendant certains mots, un homme puisse pleurer. Il est plutôt absurde, à mon avis, de penser qu’un journaliste n’ait pas le droit de le faire.
Vous défendez un « journalisme plus humain ». Mais concrètement, ça ressemble à quoi dans un pays comme le Burundi où l'information peut tuer ? Où est la limite entre humanité et prise de risque ?
Ces deux aspects se situent à des niveaux différents. Le journalisme plus « humain » que je défends se voit dans la manière de raconter les faits, une manière émotionnellement plus proche des gens, des sources comme des publics. La prise de risque se situe plutôt dans le choix des sujets, dans la considération des dangers qu’on pourrait courir ou provoquer en couvrant certains sujets. Qu’on traite des sujets « délicats » ou pas, on peut employer un journalisme « humain » ou pas.
Imaginons qu'un jeune Burundais de 25 ans veuille devenir journaliste aujourd'hui. Après avoir écouté tous ces témoignages, quel conseil lui donneriez-vous en premier ?
Je lui dirais : apprenez les histoires de celles et ceux qui vous ont précédé·e·s. Étudiez les difficultés qu'ils ont traversées, comment ils s'y sont adapté·e·s. Allez leur parler si c'est possible. Inspirez-vous des figures que vous avez le plus aimées, dans votre travail comme dans votre vie. Soyez surtout toujours fortes et forts, flexibles mais intègres.
Un dernier mot : ce livre est aussi le produit de votre propre histoire avec le Burundi. Comment ce pays vous a-t-il changée en tant que chercheuse et en tant que personne ?
C’est vrai, toutes les histoires que j’ai entendues pendant mes différents séjours au Burundi ont sans doute nourri l’approche que j’ai adoptée dans Histoire(s) vécue(s) du journalisme au Burundi. Je trouve que plein de récits doivent encore être écoutés au Burundi, non seulement ceux des journalistes, pour la reconstruction du tissu social et de la confiance entre les gens après des décennies de conflit ouvert entre Tutsi·e·s et Hutu·e·s. Cette conscience m’amène à être encore plus sensible, aujourd’hui, comme chercheuse et comme personne, aux histoires et aux récits des individus, au Burundi comme ailleurs. Pour cette raison, je crois noter et ressentir plus fortement la violence des institutions et de la société sur le vécu individuel – au Burundi, en Belgique et partout dans le monde. Parfois, cela me fait trop mal et je dois me détacher nettement de ce que je vois ou entends. En somme, je crois que le Burundi a aiguisé ma sensibilité.