Cette série revisite les moments clés de notre histoire récente pour tenter de les comprendre et, si possible, d’en tirer des leçons. Pourquoi le Burundi n’a-t-il pas connu, en avril 1994, un basculement tragique ?
Ahmedou Ould-Abdallah m’a donné rendez-vous dans un restaurant italien attenant à une librairie, à Ixelles. Il habite le quartier et semble avoir ses habitudes ici. Quand j’arrive, il est penché sur son téléphone, occupé à vérifier quelques données. Il doit donner une interview sur la succession du secrétaire général de l’ONU. Je patiente.
Lorsqu’il lève enfin les yeux, il s’excuse de ne pas avoir mis de cravate pour notre rencontre.
La remarque me touche. Ahmedou Ould-Abdallah a étudié l’économie à Grenoble et les sciences politiques à la Sorbonne. Il a été ministre des Affaires étrangères de Mauritanie et ambassadeur, avant de représenter l’ONU au Burundi, en Afrique de l’Ouest et en Somalie. Il a écrit plusieurs livres sur son expérience diplomatique et continue d’intervenir dans des conférences. Et cet homme s’excuse de ne pas porter de cravate devant moi, un journaliste burundais en exil qui l’a sollicité et, pour un après-midi, tiré de sa retraite.
Je ne peux pas m’empêcher de penser aux diplomates de mon pays, le ministre des Affaires étrangères en tête, qui passent leur temps à insulter les journalistes. Pourquoi, au Burundi et ailleurs en Afrique, cette élégance paraît-elle si rare chez ceux qui nous représentent ?
Ould-Abdallah commande un chocolat chaud. Ce mercredi après-midi, j’aurais volontiers pris une bière pression, fraîche et bien belge. On ne réside pas impunément dans ce pays. Mais je me retiens.
Mon opportunisme de journaliste, lui, ne se retient pas. Puisqu’il prépare une interview sur l’ONU, je saisis l’occasion de lui demander ce qu’il pense de Macky Sall, candidat au poste de secrétaire général présenté par le Burundi.
— Et notre candidat africain à l’ONU ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Son visage s’assombrit.
— Monsieur Kaburahe, tout cela n’était pas très sérieux. On sait comment ça se passe. C’est le tour de l’Amérique latine. Pourquoi les Africains sont-ils allés se ridiculiser à New York ?
Puis il me montre une photo sur son téléphone.
— Macky Sall est mon ami.
Je lui demande pourquoi son ami s’est porté candidat s’il estimait ses chances si faibles. Il ne souhaite pas en dire davantage sur son ami. Retraité, Ould-Abdallah reste diplomate. Et chez cet homme du désert, la loyauté n’est pas un vain mot. Je n’insiste pas.
Je suis venu lui parler d’avril 1994. Le 6 avril, les présidents du Burundi et du Rwanda meurent dans le même attentat, à Kigali. Le Rwanda sombre dans le génocide contre les Tutsi. Le Burundi, déjà meurtri par l’assassinat de Melchior Ndadaye et les violences qui ont suivi, échappe à un tel basculement. L’ONU était présente dans les deux pays. Je veux comprendre pourquoi.
Enfin, il range son téléphone. Je peux poser ma première question.

— Monsieur l’Ambassadeur, le 6 avril 1994, vous êtes à Bujumbura ?
— Oui. Je suis à l’aéroport pour attendre le président Ntaryamira, qui rentre de Tanzanie.
Le président est parti avec deux ministres, Cyriaque Simbizi et Bernard Ciza. À l’aéroport, Ould-Abdallah attend. L’avion a du retard ; les minutes passent, puis une heure. Il ne comprend pas ce qui se passe. Un officier finit par venir le trouver.
L’avion « risque de ne pas venir », lui dit-il, sans autre détail. Une façon bien burundaise de lui annoncer que quelque chose de grave s’est produit.